La performance a sans doute besoin du collectif pour exister

Quand on m’a proposé de parler sur le thème de nos journées, j’ai d’abord été un peu prise de court. En effet, un million d’idées ont fusé dans ma tête sans savoir comment les ordonner. Mais ce qui m’a sauté aux yeux en premier et dont je parlerai, c’est la contradiction, majeure, qu’il y a pour moi entre les deux parties de l’énoncé : « C’est mieux quand on est deux: la performance peut-elle se passer du collectif? ». Effectivement, comment allier une histoire de rencontre qui se fait à deux et une histoire de rencontre qui se fait à plusieurs ? Au milieu de cela un tiers, qui ne va pas de soi : la performance. On peut bien sûr entendre cette phrase de bien d’autres manières, mais c’est sous cet angle, de la contradiction, que je parlerai.

Du côté de la rencontre avec un sujet, le tiers ce n’est pas la performance. C’est plutôt quelque chose que j’appelle, pour ma part, le « transfert ». Celui-ci a été redéfini par Lacan à partir de ce qu’énonçait Freud comme ceci : « le transfert c’est de l’amour qui s’adresse au savoir » (conférence à Louvain 1972).

De l’amour ? Une croyance donc, pas calculable, pas certaine, qui peut se rompre, qui a des effets positifs et/ou négatifs. Ça, c’est si on se place du côté d’un transfert imaginaire qui ne serait alors que répétition dans la relation de ce que le sujet a déjà vécu d’un point de vue affectif.

Lacan ajoute que le transfert peut aussi être un transfert symbolique c'est-à-dire de l’amour qui s’adresse à un savoir supposé par celui qui parle à celui auquel il s’adresse. Car c’est bien ainsi que nous vient la demande, à moi psychologue, mais aussi aux soignants, moniteurs, avec qui je travaille. Le sujet qu’on accueille s’adresse à nous en pensant que nous avons un savoir et que nous allons pouvoir l’aider à s’en sortir, à aller mieux peut être. Or, si cette supposition a des effets, c’est qu’elle permet au sujet un acte de parole alors même que, finalement, c’est de lui qu’on apprend quelque chose et non l’inverse.

Dans mon métier, à la maison de retraite ou à l’ESAT (établissement et service d’aide par le travail), c’est cela qui compte : offrir un lieu, un temps où la personne qui vient peut dire ce qu’elle est, ce qu’elle vit, ce qu’elle souffre. Pourtant, si la rencontre est à deux, beaucoup annoncent leur sentiment : « je me sens seule », « mes enfants ne viennent pas me voir », « je n’ai pas de petite amie »… . On pourrait dire qu’ils disent « à deux c’est mieux, mais moi je n’y arrive pas, ou ça ne m’arrive pas ». Le travail permet cependant de décaler cela, qu’il y en ait au moins un sur qui compter, qui sera là. Pas à la place de, mais avec. Et j’insiste sur ce point, qu’il ne faut pas se confondre avec l’autre, pour pouvoir accompagner et entendre une parole.

A côté de cette rencontre à deux, il y a la rencontre avec le collectif. Pour ceux qui entrent dans nos institutions cette rencontre peut être bonne ou mauvaise. Elle est à accueillir en tous cas, et à préparer. La performance serait alors que cela se passe au mieux et non que ça se passe bien.

Par exemple en ESAT, il s’agirait, de manière idéalisée (avec mes idéaux en l’occurrence), que le travailleur soit en capacité de s’intégrer à une équipe, qu’il fournisse un travail qui lui apporte un équilibre psychique, une fonction et une reconnaissance sociale. Pour l’entreprise où il serait accueilli (eh oui, on ne parle même plus d’une institution !) l’idéal est du côté d’une amélioration des apprentissages, dans le but d’être plus performant justement, et donc de conquérir de nouvelles entreprises qui donneraient du travail, pour continuer à exister. Le but est donc lucratif avec une composante sociale parfois difficile à intégrer.

En maison de retraite, l’accueil d’une personne, si tout se passait au mieux, consisterait à ce qu’elle soit prête à y entrer, que du lien social soit créé ou maintenu, surtout qu’elle se sente comme chez elle, en sécurité et en liberté. Pour l’institution l’idéal est plutôt du côté d’un maintien de l’autonomie, et d’une santé préservée, de l’acceptation d’une situation nouvelle, d’un équilibre financier aussi.

Or, face à ces différents idéaux « Faites que ça tourne, que ça file droit, que les gens se sentent bien ensemble », la collectivité se heurte à la subjectivité des personnes accueillies et de celles qui accueillent. Alors ça rate, ça ne tourne pas rond.

Une Michelle se met en arrêt de travail et en plus elle ne progresse pas à l’ESAT. Une Raymonde veut un fauteuil électrique alors qu’elle fait encore quelques pas seule et pourrait garder son autonomie. Jérémie ne parle avec personne au travail et il ne vient pas souvent ; ses absences ne sont d’ailleurs que rarement justifiées par un arrêt de travail. M. Grincheux dit qu’il ne veut pas faire la sieste alors qu’il dort quand on le couche et crie quand on le lève, et Mme Jolie veut manger en dehors des horaires de repas prévus…  Devant ces impasses, les professionnels se sentent parfois impuissants ou à l’inverse tout puissants. La première option, l’impuissance donc, mène à des questionnements, la seconde, la toute puissance, à la maltraitance… Pour le bien, ou pour être performant au regard d’un idéal qui serait le nôtre, celui de la direction, ou celui du gouvernement, on pourrait mettre en acte le pire.

J’ai par exemple le souvenir de cette soignante, désemparée devant la souffrance psychologique d’un résident, souffrance qui se manifestait par des délires, des comportements loufoques ou dits « inadaptés ». Elle disait « il faut lui donner des médicaments pour qu’il aille mieux, pour son bien ». Je crois que c’était surtout pour son bien à elle, qui souffrait de cette situation au point d’en devenir parfois dure, autoritaire dans ses paroles et ses actes. Elle se défendait comme elle le pouvait, mais pour le bien supposé de l’autre, elle aurait fait le mal. Car le résident, lui, ne souhaitait pas aller mieux : le délire le protégeait de l’insupportable institutionnel. Il ne souhaitait pas non plus de médicaments. Nous avons travaillé ensemble autour de cette situation douloureuse et fatigante pour tous, et ça l’a un peu soulagée.

J’ai la chance de travailler dans des lieux où la parole circule. L’équipe de soignants ou de moniteurs exprime ses difficultés pour faire au mieux dans la rencontre, à deux, avec les résidents ou les travailleurs. C’est peut être ça la performance : de travailler ensemble, de ne pas être d’accord mais de s’accorder, de ne pas comprendre mais de s’expliquer (« se garder de comprendre trop vite » nous enseigne Lacan ).

La performance, me dit mon collègue médecin quand je lui parle de notre journée, c’est d’être du côté de la vie et il me raconte l’histoire des origines comme la bible la conte : deux êtres dont la plus belle performance a été de créer la vie et donc la collectivité humaine. On pourrait se placer du côté de la science aussi quand deux cellules se rencontrent et donnent une nouvelle créature. Donc pour nous ce serait être du côté de la pulsion de vie et de la création que d’être performant?

Un autre collègue, lui, me dit que la performance dans son travail c’est que, « ses gars »,  réussissent ensemble un travail dont ils peuvent être fiers si et seulement si l’employeur les félicite. Il en tire certainement lui aussi une satisfaction plus ou moins consciente, celle du travail bien fait qui regonfle un peu l’égo et rassure. Finalement, ce sont les gens qu’il accompagne qui lui montrent sa performance et c’est lui qui peut valoriser les leurs.

Un ami qui n’est pas du tout dans le milieu du médicosocial me dit : la performance peut se passer du collectif dans le travail du psychologue, dans la mesure où on atteint à deux des objectifs. Je pense pour ma part que c’est bien plus complexe que cela et que si une personne me dit qu’elle va bien, ou mieux c’est sa performance à elle, c’est le travail qu’elle a accompli avec un étayage qui est le mien peut être, mais aussi celui de son entourage, qui est surtout lié au langage. Mais cette performance ne peut exister je crois que si elle est reconnue par un Autre qui compte.

Je rajouterai, un peu pour mon propre plaisir, que la performance que nous demande parfois la loi aujourd’hui, dans le médicosocial, ne devrait pas être du côté du comptable, de l’évaluation, du contrôle, du contrat via des projets dits personnalisés qui n’en sont pas vraiment parfois, mais être du côté de la création, de la confiance, des espaces et moments de soupape pour respirer et dire sans craindre d’être jugé. D’ailleurs la loi laisse en partie cette liberté si on accepte de la saisir et non de se conformer ou de s’assujettir à une recommandation de bonne pratique qui n’en serait plus une alors (recommandation). Il s’agit là de conserver des valeurs et de se remettre en question ensemble grâce à une démarche éthique et non normale ou morale.  La performance a sans doute besoin du collectif pour exister. La rencontre avec un sujet, que ce soit le travailleur ou l’accueilli, elle, ne demande aucune performance si ce n’est  une humilité devant cet être en particulier qui accepte avec courage sa condition d’humain, et qui résiste à devenir un objet.

 

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