Le conflit de canard du Gerse

 Philippe VERDIER  

 

 

LE CONFLIT DE CANARD DU GERSE

 

 

Le titre était facile… je le conçois ; à ce sujet, certaines personnes dans la salle l’avaient imaginé avant moi. Toutefois, construire mon exposé autour de cette métonymie m’a paru intéressant et dans l’esprit du Gerse. Parler de mes inquiétudes et de mes difficultés de directeur général d’établissements sociaux et médico-sociaux, avec dérision tout en restant sérieux, est une expérience, je dois vous l’avouer qui m’a enthousiasmé. Donc vous l’aurez compris, je vais me « déplumer » ! Mais soyez rassurés, Mesdames, Messieurs je resterai dans les règles de bienséance.

Pour commencer ma réflexion, il me paraît nécessaire d’interroger la question du conflit dans notre secteur. Elle est, me semble-t-il, une composante incontournable de notre activité, c’est l’essence même de sa construction. En effet, notre secteur puise son existence dans les tensions, entre les normes sociétales et les conduites singulières des personnes que nous accompagnons qui, en raison de leurs âges, de leurs handicaps, de leurs pathologies et de leurs histoires de vie ne peuvent pas, ou plus, s’inscrire pleinement dans les attendus de notre société. Se pose ainsi la question de la source et du sens.

Oublier cette évidence nous met les « pattes dans la mare », car nous dénaturons notre action. Contrairement aux idées préconçues, je pense que la normalisation voulue par les pouvoirs publics n’entraine pas obligatoirement une aseptisation de notre secteur. Cependant, pour éviter ce fléchissement, les pratiques doivent obligatoirement s’articuler autour des sciences humaines et de ses enseignements. C’est le prix à payer pour espérer conserver la singularité de notre champ d’intervention. À titre d’exemple, l’évaluation à laquelle nous avons été soumis ces dernières années et qui devait, d’après les plus pessimistes transformer nos façons de faire, a-t-elle fondamentalement changé nos pratiques quotidiennes ? Je ne le crois pas… Au contraire, lorsqu’elle a été réfléchie, pensée et utilisée avec intelligence, elle a permis aux institutions et services de faire évoluer leurs modalités de prises en charge. En fait, je suis persuadé que les politiques publiques qui ne sont qu’un reflet des attentes sociétales, ne peuvent en rien modifier nos relations aux personnes que nous accompagnons.

 

Paradoxalement, ce qui commence à me « gaver », c’est de constater qu’un certain nombre de professionnels s’obstinent à transformer notre secteur en un espace de travail comme les autres, où les relations sont « dépolluées » de la culture du secteur et le langage utilisé est « éviscéré » de tous les affects.

À ce sujet, il y a quelques mois, j’ai pris du « plomb dans l’aile ». Lors d’une réunion avec trois délégués syndicaux, j’ai eu l’indécence de me mettre en colère et d’utiliser une expression langagière courante qui comprenait un mot petit de trois lettres du style : « arrêtez de jouer au C…, je peux l’être autant que vous » j’ai accompagné ces propos outranciers d’une fin de séance en quittant la réunion. Quelques jours plus tard, j’ai eu la surprise de constater qu’un tract était affiché dans les établissements que je dirige. Il était signé par mes contradicteurs mais aussi par l’ensemble des élus représentatifs du personnel. On me reprochait des insultes envers les délégués syndicaux. Les jours suivants, histoire de faire monter « la mousse de canard » et pour simplifier les choses, j’ai appris que ce document avait été adressé à toutes les administrations, dont bien entendu nos financeurs. Au-delà, de cette démarche banale qui s’inscrit dans la  « cuisine » syndicale, le plus difficile à faire avaler par mon cou de « canard farci », ce sont les signatures de personnes avec lesquelles j’avais travaillé durant plusieurs années, absentes lors de ce différend. Le paradoxe de cette situation c’est, qu’en d’autres temps, d’autres lieux, mais déjà dans des relations hiérarchiques, elles appréciaient mon franc-parler et mon langage métaphorique. J’ai aussi été affecté par l’importance donnée à un tel événement, car si je peux comprendre que l’on fustige le comportement du directeur général, est-ce une raison pour fragiliser son outil de travail ?

Je ne vous ai pas exposé cette situation, pour régler des comptes car elle ne mérite pas de faire la une du « canard enchainé ». Il est cependant intéressant d’analyser la forme du conflit… son procédé s’inscrit dans ce que je me risquerais de nommer la recherche inconsciente de rationalisation des relations humaines. Ainsi, le débat frontal est limité à sa plus simple expression et il s’économise à une argumentation construite.

Je suis d’ailleurs le premier à suivre cette voie en quittant la réunion et en prononçant une expression relativement disgracieuse. Les élus, en utilisant un tract et les signataires, en suivant le mouvement, empruntent aussi ce chemin. Les « pattes enlisées dans la mare » de l’aseptisation relationnelle, les représentants du personnel cristallisent leurs désaccords sur mes propos, en signifiant aux autorités de tutelles qu’ils sont dirigés par un « canard boiteux » ne correspondant pas dans l’ordre établi, car il n’utilise pas le bon « plumage » de directeur général. Il n’est pas conforme, il n’a pas le « label rouge » puisqu’il utilise un vocabulaire qui ne sied pas à sa fonction. À bien y réfléchir, ces reproches sur la forme servent les intérêts de ceux qui les profèrent… Ils leur assignent un statut d’opposants à la direction sans les engager dans une opposition énergivore…

Comme je viens de l’exprimer, dorénavant, dans notre champ d’intervention, les évènements source de contentieux glissent comme l’eau sur les plumes d’un canard... l’opposition avec sa hiérarchie est plus insidieuse, elle se manifeste rarement autour de la table, elle privilégie des moyens détournés, des lieux informels… Et là « ça cancane ! ça cancane !!... » Si l’on est en difficulté, c’est la faute de la direction : on n’est pas assez nombreux, on ne nous protège pas, notre temps de travail n’est pas adapté… Certes, mais qui fait des propositions en tenant compte des contraintes actuelles ? Peu de monde à ma connaissance. Comme si, participer à la construction collective induisait de faire allégeance à la gouvernance. Il est aussi intéressant de constater que ces animateurs des constatations larvées sont souvent des professionnels en difficultés dans leurs pratiques quotidiennes. Cette opposition sournoise serait-elle devenue leur moyen de signifier leurs difficultés ?

Cette figure d’opposition semble se généraliser dans toutes les branches professionnelles. Souvent, les belligérants s’opposent dans des luttes stériles qui ne résolvent rien. La forme est privilégiée car les débats de fond sont difficiles. Mais, est-ce possible autrement ?

Peut-on unifier l’ensemble des réclamations individuelles ?

Comme le décrit Marcel Gauchet : « nous assistons à l’émergence d’un modèle général des conduites à base d’évitement de la confrontation, que ce soit par la négociation, que ce soit par le contournement ».

Pour en revenir à notre cuisine, lentement nous confisons, nous changeons notre nature. Poussées par des dynamiques individualistes, les réunions de professionnels sont de moins en moins animées, les oppositions, les débats sont de plus en plus rares… Rarement, « des fientes » sont lâchées sur les chaussures de ses collègues. Est-ce en raison d’une contamination des professionnels par la grippe aviaire que les sujets polémiques sont peu abordés, particulièrement ceux qui nécessitent un engagement personnel ?

La dimension de l’individualisme entrave aussi mes tâches professionnelles ; j’ai l’impression bien souvent de consacrer une grande partie de mon temps à « équilibrer la basse-cour » où ce qui m’importe, c’est d’arriver à faire vivre ensemble les salariés, dans leurs quotidiens professionnels, c’est de rechercher des organisations qui deviennent supportables pour le plus grand nombre.

Il en résulte des mises en œuvre de projets de moins en moins ambitieux et de plus en plus modélisés. Si l’on n’y prend pas garde, le prix à payer de ce mouvement, sera une automation des fonctions. Les travailleurs sociaux ne seront plus des acteurs d’une dynamique institutionnelle mais des exécutants. Dans ce cas, … sera-t-il toujours nécessaire de recruter des personnels qualifiés ?

Pour conclure, je reste persuadé que la seule façon de conserver la spécificité de notre secteur c’est de s’engueuler, car s’opposer activement c’est participer à la construction collective. En fait, nous avons le choix : soit nous voulons ressembler aux « vols des canards sauvages » empreints de liberté, qui pour réaliser leurs objectifs migratoires s’organisent collectivement, soit nous deviendrons des canards de basse-cour, gavés à grands coups de normalisation.