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L’engagement, une grande question!

IFME de Nîmes. Moniteurs-éducateurs 2017/2019

Dès les premiers jours de formation, les formateurs nous confrontent à la question de l’engagement. Qu’est-ce que je fous là ? Une des premières interrogations qui se pose à nous. Mais si nous sommes sélectionnés, c’est que nous avons répondu à cette question lors du concours d’entrée non ? Et de toute façon pourquoi nous la poser, cette question ? Je suis là par ce que j’en ai envie. Pourquoi devrait-on toujours donner un sens à ce que nous faisons ? Je peux simplement faire une chose ou occuper une fonction, parce que c’est naturel chez moi sans me poser de questions, sans me « prendre la tête », non ? 

Le cerveau a deux modes de fonctionnement, le pilotage manuel et le pilotage automatique. Ce dernier est celui qui permet de conduire sans vraiment réfléchir. On vient de faire 20 km, mais on ne se rappelle même pas le trajet. On se pose la question parfois : mais comment sommes-nous arrivés là ?

Le premier, le pilotage manuel, est celui qui pousse à analyser et réfléchir. Dans le métier de moniteur éducateur, l’engagement et notamment cette grande question "Qu’est-ce que je fous là ?" permet de vivre le quotidien sans jamais tomber dans la routine, car c’est cette question qui éveille l’esprit et active le pilotage manuel, permettant de donner du sens à notre pratique. 

En se concertant avec l’ensemble des étudiants de notre promotion, ce qui revient le plus souvent parle de lui-même : personne ne parvient à définir son engagement. Si les notions, mots-clés et concepts abondent autour de cette question, on peut dire que tout le monde en parle, mais personne ne peut déterminer une définition commune.

L’engagement, s’il n’est pas contractualisé (l’engagement en amour, l’engagement politique, le militantisme…) ne se donne pas à voir. L’engagement devient plus facile à aborder pour les personnes qui ont pu le marquer à travers un rite. De la même manière, le marquage du corps n’est-il pas l’expression symbolique d’un engagement ? Les marques vestimentaires ne sont-elles pas venues remplacer le marquage du corps comme il se retrouve en ethnologie, en venant nous inscrire dans un groupe, une appartenance, et donc témoigner d’un paraître engagé.

Paraître engagé, adopter des codes différents de ce que l’on est permet de se sentir accueilli, accepté. Par cette stratégie (consciente ou inconsciente) d’appropriation des mots, des codes, l’être humain traduit son instinct grégaire et son besoin vital de se sentir « appartenir à ». C’est pour ces raisons que la question d’être ou de paraître engagé prend tout son sens. Ce paradoxe s’illustre bien au travers du contrat de mariage. Est-ce le contrat signé à la mairie qui fait l’engagement entre les deux personnes, ou est-ce l’engagement d’amour qui fait le contrat ? L’importance du contrat se retrouve en premier plan dans notre milieu professionnel. Est-ce le contrat de travail qui fait mon engagement, ou est-ce mon engagement qui m’amène à signer le contrat ? Quoi qu’il en soit, l’engagement personnel, individuel est délimité par le cadre institutionnel ou sociétal. Cette délimitation se construit selon différents codes : code pénal, code du travail, code de l’action sociale, codes sociaux…

Ce rapport à la question du code s’exprime de manière plus générale à l’échelle des rapports humains, ou toutes les actions et même les réflexions/pensées se retrouvent codifiées, au sens où elles sont élaborées dans cette logique d’appartenance.

L’engagement non contrôlé peut amener à plusieurs dérives. L'histoire nous le montre à plusieurs reprises (les réseaux de résistance sous le régime de Vichy, la révolution cubaine, la lutte contre le terrorisme…). Combien d’hommes se sont engagés à combattre pour la justice en faisant eux-mêmes preuve d’injustice ? Si l’on ramène cette réflexion à plus petite échelle, par exemple dans notre milieu professionnel, sortir du cadre peut amener à la maltraitance. Cependant, le professionnel qui va s’écarter de ce cadre n’est pas pour autant moins engagé. C’est dans ce rapport que se jouent toute la complexité et l’ambiguïté de cette question de l’engagement. En se surinvestissant, en étant constamment en mouvement, on peut donner l’impression d’être plus engagé. Seulement, l’engagement ne se traduit pas par la quantité de travail fourni. C’est une notion bien plus complexe. Bien au contraire, en donnant l’impression d’être le plus engagé, dans une logique comparative, on ne permet plus à l’autre de montrer son engagement. Dans ce fonctionnement, celui qui va paraître engagé va venir culpabiliser celui qui l’est vraiment, mais qui le paraît moins.

Dans la pratique professionnelle, et plus généralement dans les rapports humains, le bon engagement est celui qui permet à l’autre d’exister. Cela pose la nécessité de réguler son engagement pour ne pas venir étouffer l’autre, et donc de le remettre en question au commencent, pendant, et à la fin d’un acte. Si cette régulation est importante pour ne pas s’égarer et/ou s’éloigner du cadre et des codes, c’est aussi parce que l’engagement comprend nécessairement des limites. Il ne doit pas être sacrificiel. C’est quand on entre dans ce schéma que la frontière entre le bénéfice et le risque de notre engagement s’estompe peu à peu et finit par laisser place au passionnel.

Le terme d’engagement exprime l’idée de mettre en gage quelque chose, s’inscrivant ainsi dans une relation d’échange et de partage. Lorsque la dimension passionnelle s’installe, ce partage et cet échange disparaissent. S’engager devient alors pour la personne un moyen égocentré de se prouver quelque chose, ou d’affirmer une image de soi, toujours dans une logique d’intégration et d’acceptation. Peut-on dire que l’engagement, inconsciemment, disparaît alors ? Cela renvoie à une autre question cruciale : l’engagement pour la vie, ou à durée limitée ? Penser l’engagement dans une logique de temporalité n’est pas forcément judicieux. S’il résulte en effet d’une motivation personnelle, consciente ou inconsciente, l’évolution de la personne au fil de sa vie va nécessairement venir modifier cette motivation. L’engagement peut alors prendre d’autres formes, s’exprimer différemment, sans forcément tomber obligatoirement dans le désengagement.

Qu’il soit personnel ou contractualisé, les motivations et intentions de l’engagement résonnent et s’expliquent différemment chez chaque individu. « Qu’est-ce que tu fous là ? » est une question qui n’attend pas nécessairement de réponse. Nous pouvons supposer que ce sont justement ces questionnements qui reviennent sans cesse qui traduisent de l’engagement et du regard et la réflexion que chacun pose dessus. Nous avons ici posé plus de questions que nous apportons de réponses. Et c’est peut-être là que se joue la question de l’engagement.

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2019  GERSE