Histoire d’en parler, parenthèse de vie d’un directeur : entre passion et tension

« Je préfère les gens qui laissent venir l’imprévu ou les ignorants comme moi. J’ai une prédilection pour les maladroits, qui ont des difficultés à parler, laissent des blancs s’installer – des blancs que je ne souhaite surtout pas combler – Quand on cherche ses mots, c’est qu’on va trouver quelque chose, et pas réciter sa leçon »

« Alain Veinstein (poète écrivain) », chroniqueur nocturne de France Culture. 

 

Surtout ne pas vous réciter de leçon…

 

 

Histoire d’en parler, parenthèse de vie d’un directeur : entre passion et tension

 

Olivier MARIE

 

 

 

Tout commence dans une salle d’attente… l’homme est fourbu, la fièvre ne l’a pas lâché depuis plusieurs jours… nous sommes au mois de novembre et c’est une période où la lumière s’éteint très tôt dans la journée. A son médecin, il parle d’une immense fatigue… Il partage avec elle une complicité qui remonte à plusieurs années (oui, c’est une femme)…  l’homme évoque ses maux, ses angoisses, son trop plein… l’émotion est là, ses yeux s’embrument sans le vouloir car tout cela le déborde et il cherche les mots les plus prompts à le délivrer de ce qui lui pèse. Vit-il les responsabilités de manière écrasante ? Est-il pressuré par le mouvement permanent qui implique un éveil décisionnel continu ? La charge d’autrui s’avère-t-elle bien trop grande ? Et puis la mort, (cette putain de mort) qu’il côtoie bien souvent… C’est l’histoire d’un homme qui dirige un établissement pour des hommes et femmes âgés, très âgés…

 

Le personnage se sent las… sans forces, dépouillé de ce qu’il a donné depuis tous ces mois… L’institution est au cœur de son âme, de ses tripes, de son corps… cette institution qui ordonne, organise, délivre un récital de cadres et de projets pour les personnes qui lui sont confiées. Elle tient cet homme dans ses filets ; d’ailleurs…lors de ces trois derniers jours, il n’a pas répondu aux courriers papier, aux courriers électroniques, n’a pas consulté son répondeur, posé son regard sur les tableaux de bord administratifs, financiers, d’activité, d’évaluation… La culpabilité le terrasse… Cesse de penser se dit-il ! Sinon les retards seront terribles, et l’énergie du moment est si basse, il le sent, pour gravir à nouveau des montagnes.

 

 

Quelques heures se sont écoulées… au creux de son fauteuil… il scrute au dehors, ses yeux se ferment et il part… fait le chemin en arrière au tout début, remonte le fil, là où sa posture de droiture était sans failles, là où il pensait savoir, là où il fit ses premiers pas dans l’institution…

 

Première rencontre : « Monsieur le directeur… » lui dit Madame Pomme, « Où en est l’or ? Il monte ou il baisse ? Et puis ma mère, pourra-t-elle venir me rejoindre ici ? » A peine la question posée, son regard se fixe dans le mien et, dans l’attente de ma réponse, cette femme se fige telle une poupée de cire !

 

Quelques pas plus loin, une autre femme, visiblement désorientée, semble malheureuse. Elle me demande si je peux la reconduire à son domicile, elle dit être partie en laissant les portes et les fenêtres ouvertes ; elle évoque également l’inquiétude de son mari de ne pas la voir rentrer… Ce dernier a disparu il y a 15 ans…

 

Des visages, des figures, pléthore de silhouettes qui se montrent et qui se cachent, se réfugient au coin d’un couloir ou dans leur espace de vie, et puis des mètres carrés qui délimitent leur identité à l’entité des murs institutionnels. Ces corps courbés déambulent tels des automates et cette danse est rythmée par le ballet des soignants qui donnent à voir l’illusion du mouvement.

 

Les rencontres et présentations se succèdent… Certains me sourient, d’autres se montrent tantôt chaleureux tantôt réservés lors d’une petite cérémonie organisée en mon nom avec le président de l’association, humain parmi les humains (que je salue là où il est), et avec le directeur général (qui est un frère)… Je balbutie quelques phrases, j’essaie de me faire comprendre de tous mais cela semble raté… Toutefois, c’est fait… Je tiens officiellement le gouvernail de cet EHPAD en milieu rural.

 

Engouffré les premiers temps dans les affres et les équations techniques qui me permettront de comprendre l’économie de l’établissement, je suis néanmoins pris et surtout capté par les vies qui se déroulent sous mes yeux. Le temps du lever, le temps du midi, le temps du coucher sont les puissants indicateurs du jour et de la nuit. Ils se font accélérateurs de vie pour l’institution. Le cycle des changes, des déambulations, des passages des fauteuils aux lits, accompagne la torpeur des après-midis. L’ordre des professionnels me saisit et me rassure : chirurgie réflexive, clinique de l’acte… Je découvre des encadrants bienveillants pour les résidents… pour ceux dont le corps et le psychisme leur jouent des tours, voire même les ont abandonnés. Les histoires se multiplient ici-bas : si singulières, si éparses… Au premier étage se regroupent les anciens artisans. Dans le couloir de droite, s’agrègent des cultivateurs, garçons de ferme, agriculteurs, maréchal-ferrant. Et puis, dans l’aile opposée, il y a toutes ces femmes, mères de familles dévouées, chefs de clan qui, sans le dire, de manière taiseuse, tenaient de leur esprit et de leur caractère la cellule familiale. Je suis pris de tendresse, d’enthousiasme et de tristesse dans ce lieu de retraite ; maison de retrait où, si l’on n’y prend pas garde, l’oubli et la solitude se déploient sous le sceau de l’infamie. Mon émotion porte également sur la représentation des reflets d’une société civile passée et d’un cosme rural où le travail englobe l’existence. Ces gens-là… sont élégants…. dignes.

 

Registre des entrées : 1907, 1916, 1923 ; ces dates me font tourner la tête, me ramènent au noir et blanc, à la grande guerre, au Charleston, aux années folles ! L’institution se fait machine à remonter le temps. Dans le regard des vieux brillent les témoignages de trois quarts de siècle où la modernité était autre, où, en parallèle des vies de chacun, l’humanité a changé de face. Oscillation de destruction et de survie, reconfiguration des pays et de leurs frontières pour de nouvelles organisations des sociétés. Dès lors, je suis le témoin privilégié de ces pensionnaires porteurs d’histoires finissantes et trait d’union à la grande dimension de l’histoire des hommes.

 

Mais alors ? Où me situer ? Quel est mon métier, de quoi s’agit-il, que puis-je faire ici au-delà de l’inéluctable fin de vie et du dévouement de tous ceux qui interviennent pour l’établissement ?

 

Ces questions portent mon action et je prends parti d’orchestrer cette communauté dans ses équilibres naturels, ses repères et ses rituels, son règlement et ses lois. Ici, des hommes et des femmes protègent, accompagnent et soignent d’autres hommes et femmes. N’en déplaise aux penseurs, mais les autorités publiques veulent des justifications à tous les antres d’accueil qui protègent les populations vulnérables; la vie ne sera pas la vie sans un projet de vie, les soins ne seront pas réglementaires sans un projet de soins. Dimension que ma fonction appelle à clarifier, structurer en portant cette notion de projet au service de la pulsion de vie.

 

Les mois passent et je découvre sous les pavés de l’institution, la fragilité des fondations, les murs qui se fissurent, des tensions humaines, l’éveil professionnel qui faiblit, des usures de conscience propices aux terreaux de déni, de travers et de médiocrité. C’est ainsi que les groupes de pairs se font claniques, les solidarités s’altèrent au rythme des moyens limités, d’une dimension organisationnelle qui prévaut parfois sur le bon sens. Et puis, il est toujours question de parole ; celle-ci semble se déformer et s’interdire dans bien des interstices de l’institution. Pourquoi la parole s’évapore-t-elle dans un lieu de vie naturellement dédié à la liaison sociale ? En creux de ce constat, il s’agit de combattre l’indifférence lorsqu’elle germe insidieusement aux détours des habitudes, des répétitions et de postures d’acteurs salariés abandonnés, non cherchant.

 

Dès lors, j’observe des professionnels toujours disposés au don de soi mais dont la notion d’altérité ne va pas de fait ! Et c’est ainsi que l’agacement me gagne : « je ne vous comprends pas Madame Durant dans votre fonction d’auxiliaire soignant, je ne vous comprends pas lorsque vous me dites que vous avez fait la toilette de la chambre 114 et que la chambre 118 est malade ! » Il en est de même pour un ensemble de maladresses équivoques, couramment admises par certains, qui balaient en un rien de temps les exigences d’engagement de tous aux services des personnes confiées. « Sans aucune condescendance de ma part, madame Durant, je vous signifie mon irritation. Laissez-moi pour autant vous apprécier professionnellement pour tout ce que vous faites de bien car je vous sais faillible tel que je peux l’être parfois… souvent. » De ces insupportables dérives qu’on appellerait mal de regards, de traitements, de considération, j’en fais ma feuille de route, mes exigences, mon impérative prière de changement. Oh Monsieur Tosquelles, Mr Oury, Mr Gomez, j’en appelle à vos éclaircissements, vos expériences, vos écrits  pour reconfigurer les symétries d’accompagnements, pour que les codes qui disposent la place des bénéficiaires et des salariés, des soignants et des soignés puissent parfois être largement remaniés. Dès lors, pendant des mois, je m’emploie à cet horizon d’intégrité humaine, du caractère précieux des vies confiées et des vies professionnelles dédiées. Je m’y engage par la proximité avec les équipes, la désacralisation de la direction, une gouvernance qui fait largement place à la co-construction, à l’estime professionnelle et à la responsabilité citoyenne des acteurs. La tâche use, rabote, exténue car elle est faite d’un recommencement perpétuel ; tel est le prix du quotidien pour revendiquer l’irréductibilité, l’identité des personnes âgées et de leurs accompagnants institutionnels. A tous les donneurs d’ordres, autorités, collectivités, tutelles, je voudrais vous crier, gueuler… que le périmètre institutionnel est agité d’un bouillonnement d’humanité qui n’aspire pas au repos, et bien que nécessaire, qui n’a que faire d’évaluation, de traçabilité, de logiques mercantiles, de rationalisation des corps et des esprits… Pardonnez mon emportement…

 

Les mois passent… la passion de ces combats me tient debout… les dysfonctionnements trouvent réponses mais le contexte et la logique de moyens m’effrayent tout autant que les nombreux isolements vécus par des personnes âgées ne bénéficiant que d’infimes visites. Se battre encore et encore afin d’endiguer toute forme de relégation, touthj sentiment d’être vécu comme quantité négligeable, toutes tentatives de banalisation des fins de vies où la mort serait dissimulée, rangée, traitée comme un acte administratif…

 

A nouveau la passion, la colère, les tensions… et voilà que les souvenirs s’estompent… Je suis l’homme, la nuit est tombée et je me sens convalescent.

 

Il était une fois, en un lieu dédié, des vies actives, des vies finissantes, des histoires passées et présentes.

 

L’homme est toujours posé dans son fauteuil… Il s’endort… Demain il repart au combat !

 

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