J’utilise des gros mots

J’utilise des gros mots

 

Philippe Verdier

 

 

 

Lorsque j’ai décidé de rédiger une communication sur l’histoire du secteur médico-social dans le cadre des journées du GERSE, je n’ai pas pu m’interdire d’interroger mon quotidien professionnel…. Mes cheveux blanchis par le temps qui passe mais aussi peut-être par les années à travailler dans ce secteur me donnent, me semble-t-il, une certaine légitimité.

Je vous invite à me suivre dans mes réflexions…

Désormais, mon univers professionnel est peuplé de gros mots pour l’éducateur que j’ai été, il est aujourd’hui envahi par des mots, des abréviations parfois inutilisables pour le travailleur social que je demeure.

Les mots efficience, rationalisation, gouvernance, optimisation, résultat, les sigles CPOM, GCSMS, j’en passe et des meilleurs, habitent dorénavant ma fonction, ils tournent dans mon espace professionnel comme des gardes sur un chemin de ronde, ne me laissant, à première vue, aucune possibilité de m’échapper.

Ils agissent avec persistance afin que je n’oublie pas dans quelle société je suis, quels sont les principes qui l’ordonnent, quel modèle économique l’administre…

Je suis contraint de les utiliser car ils font partie de la panoplie du parfait directeur, ils sont mon passeport pour communiquer avec les gens de mon espèce.

Ce langage n’est pas ma seule particularité, non seulement je parle « dirlo » mais je le pratique aussi.

 

Je construis des GCSMS, des CPOM, je réalise des placements, je calcule des seuils de rentabilité, j’évalue des prestations, j’analyse des bilans…. Mon quotidien professionnel est colonisé par les chiffres, j’ai l’impression bien souvent de ne plus éprouver la valeur d’un projet mais de la calculer, de l’étalonner, de l’évaluer. A l’image des indicateurs de notre secteur qui, si l’on n’y prend pas garde, serviront demain à juger la qualité du travail éducatif. Cette dérive inconsciente de tout vouloir calculer, rationaliser, ramène le réel à une seule dimension. Je vous laisse deviner laquelle…

Les décideurs de notre secteur auraient-ils élaboré un vocabulaire pour affirmer leur supériorité ? Le secteur médico-social aurait-il abandonné les sciences humaines au profit des sciences économiques ?

Toutefois, si je ne fais pas le « dirlo » et que je n’utilise pas cette parfaite panoplie langagière et les attributs qui l’accompagnent, qu’adviendra-t-il ? À qui laisserai-je la place ?

A ceux qui sont tombés dans le grand bain néo libéral qui milite pour la standardisation et la normalisation. A ceux qui font que l’on n’identifie plus le pouvoir car c’est le système qui devient maltraitant. Dorénavant, on parle de risques psychosociaux, de système managérial contraignant, de l’oppression du résultat qui mène inexorablement aux drames que vivent les salariés des grandes entreprises…. Demandez aux salariés de France Télécom….

Mais qu’avons-nous à opposer à ce Tsunami libéral ?

Le premier acte de résistance réside, peut-être, dans le fait de tenter de mettre en lumière les éléments révélant cette vision économique. Ces gros mots, nous ne devons pas être dupes, sont un des rhizomes dans cette volonté d’hégémonie de la pensée libérale. Ils ne doivent pas être entendus comme « une servitude volontaire » pour paraphraser la Boétie. Michel ONFRAY  préconise même : « savoir où est l’aliénation, comme elle fonctionne, d’où elle provient permet d’envisager la suite avec optimisme » ; car c’est, pour lui, le premier temps d’une logique d’opposition intelligente et adaptée à notre société moderne.

En effet de quel autre moyen disposons-nous pour nous opposer à cette pensée « aliénatrice » ?, Nous devons maîtriser parfaitement le vocabulaire et les outils qui en découlent tout en nous risquant à les adapter à la culture de notre secteur. Culture qui, bien évidemment, s’enracine dans notre histoire !

En interrogeant cette évolution langagière on perçoit, il me semble, une chose essentielle… La nature ayant horreur du vide, la pensée néo libérale s’est immiscée dans notre secteur quand nous avons cessé de regarder derrière nous. Et si nous étions dans un déni de notre histoire… et si depuis plusieurs années, nous nous trompions de combat ? Nous avons fait le choix de la critique d’un système mais nous avons oublié de proposer une autre voie ! Nous avons pris le parti de panser en oubliant de penser… bien sûr qu’il nous faut panser les plaies de ceux qui sont exclus, mais nous nous devons aussi de penser pour eux une société plus juste, plus humaine, où ils seront en capacité d’être des acteurs sociaux.

L’histoire de notre secteur s’écrit en filigrane du travail de Pierre BOURDIEU, ne l’oublions pas. Notre cible : c’est les « laissés pour compte » de notre société consumériste ; notre univers professionnel : c’est celui des « sans importance », des exclus du corps social, des abandonnés de la logique libérale. En synergie, la culture des travailleurs sociaux s’est constituée en tentant de s’émanciper du triple ancrage que représente la religion, le corporatisme et le vocationnel. Cette volonté émancipatrice, certes pas toujours aboutie, et je le concède, parfois contestable, a permis aux acteurs sociaux de fonder une pensée en prenant sa source dans les travaux de DARWIN, de Michel FOUCAULT, de FREUD... Jusque dans les années 90, cette dimension intellectuelle a été à l’initiative des grandes orientations des politiques publiques de notre secteur, ne l’oublions pas !

Si aujourd’hui nous avons des difficultés pour comprendre les enjeux politiques liés à notre champ d’intervention, si certains textes de loi, issus de plans gouvernementaux, s’immiscent dans notre pratique professionnelle, allant jusqu’à nous inviter à utiliser certaines méthodes éducatives que l’on peut considérer comme une forme d’acculturation, c’est peut-être parce que nous ne participons plus à leur élaboration.

Nous avons, je crois, courbé l’échine devant la dictature de l’urgence et l’immédiateté du résultat en nous asseyant sur nos principes humanistes qui eux aussi ne prennent du corps qu’à la lecture des auteurs précités.

Pourquoi abandonnons-nous aujourd’hui les combats comme la désinstitutionalisation, l’inclusion, la participation citoyenne aux seuls détenteurs de la logique économique? Associons-nous à ces belles intentions en les drapant de ce qui a fait ce que nous sommes ! N’oublions pas que notre histoire s’est construite autour de l’idéologie de l’anti psychiatrie. Cette situation a fait naître tant de beaux projets et inspiré tant de penseurs que nous devons prendre le risque de recommencer pour offrir à ceux que nous accompagnons d’autres perspectives.

Sommes-nous tant attachés à notre confort que nous en oublions de militer pour une société plus juste et moins excluante pour ceux que nous côtoyons tous les jours ?

Soyons donc fiers de notre histoire ; remettons au goût du jour les sciences humaines et nos valeurs humanistes afin de conjuguer nos savoirs et nos savoirs-être à la logique économique. C’est la seule posture à faire valoir pour ne pas nous départir des propos de Ch. VOGT : « de cet art de la discussion et donc de la contradiction va émerger cette notion que lorsque deux idées s’affrontent, aucune n’est erronée ni juste mais que de leur contradiction va naître une nouvelle orientation sans rejeter ni l’une ni l’autre. »

Acceptons de mettre un peu d’ordre dans notre secteur mais n’omettons pas de le faire à la lumière de ceux qui ont été à l’initiative de notre pensée. « Tout à la fois ensemble et séparés comme doivent être le soleil et la lune. » aurait dit LEVI-STRAUSS.

Les mots altérité, égalité, solidarité supportent aisément la comparaison. Ils sont l’expression de notre histoire ! Sachons-nous en souvenir…

 

 

wordpress themesjoomla themes
2017  GERSE   INFOCOM Association ARTES