Le chaud et le froid

 

 

 

Le chaud et le froid

 

 

À l’hôpital, il y a le service des urgences. Et aux urgences, il y a des soignants qui cavalent entre le secteur froid et le secteur chaud ; de l’urgence urgente à l’urgence très urgente.

Bon, parfois, il y a un creux dans cette frénésie, une embellie. Pas de pompiers dans le sas, presque pas de brancards dans les couloirs, pas d’autocar de touristes tombé dans un ravin. Bref, la belle vie.

Dans ces moments rarissimes, on s’assoit dans la petite pièce où une cafetière est perpétuellement allumée et on essaie de décompresser, chacun à sa façon ; en roupillant deux minutes les bras sur la table, en racontant la dernière bévue d’un interne ou en buvant un café, le regard dans le vague, histoire de faire passer le parfum de vomi ou de caca qu’on a encore dans les narines. Bosser aux urgences, c’est cool, des fois.

Il y a un autre service, aux urgences ; c’est les urgences psychiatriques. En général, les psys ne sont pas vraiment avec les autres, mais ils ne sont pas trop loin non plus car parfois, on a besoin d’eux, et en général, dans ces cas-là, ça urge vraiment.

Oui, les infirmiers psy ne sont pas vraiment considérés comme des infirmiers à part entière, aux urgences. Pas très malins pour poser un plâtre, pas finauds non plus quand il faut faire un prélèvement anaérobie, ils sont quand même bienvenus quand un type en pleine fureur épileptique balance les chariots et les ordinateurs contre les murs ou quand un alcoolique très haut dans les grammes veut faire subir les derniers outrages à l’aide-soignante. Bref, chacun son boulot, quoi.

 

Pourtant, parfois, ce sont des cas atypiques qui font qu’on appelle les psys à la rescousse. Pas de violence manifeste, non, mais juste des cas qui posent question.

 

Par exemple, ce jour là, tout a commencé par une odeur violente qui a envahi le sas. Un mélange musclé d’essence, d’huile et de copeaux, avant même que les porteurs de cette fragrance n’entrent dans le hall.

Précédés par l’odeur, deux hommes sont entrés, l’un soutenant l’autre. Pulls en loques et couverts de sciure, pantalons noirs d’huile et de crasse, bonnets sur la tête et bottes aux pieds.

Un des deux hommes, le plus valide, demandait à la cantonade un médecin pour son beau-frère ; et le beau-frère en question répétant que fallait pas s’inquiéter pour si peu, qu’il s’excusait du dérangement, de salir partout et tout ça.

 

Paradoxalement, on parle peu, aux urgences, et on crie encore moins, même dans les coups durs. Chacun sait ce qu’il a à faire, pas besoin de gueuler. Alors quand on entend le son monter, les psys dressent l’oreille car c’est souvent le signe que ça va être à eux d’entrer en scène. On retire son bracelet-montre, on pose ses lunettes et on se prépare à monter au feu. Là aussi, chacun son boulot.

 

Bon, il ne faut pas non plus exagérer. Les psys ne sont pas que des gros bras, spécialistes du cravatage à la volée et du plaquage au sol. On fait aussi appel à eux quand il faut dire à une maman que son gamin, qui a fait un vol plané en mobylette après avoir embrassé un bus sur la bouche, ne rentrera pas à la maison ce soir. Ni demain. Non Madame, après-demain non plus. Il ne rentrera pas du tout. Voilà. Les psys, ça sert aussi à ça, des fois.

Là, avec les deux beaux-frères, on est d’emblée du côté burlesque de la force. Même la secrétaire, dans son bureau-aquarium, a levé un sourcil, signe que ça pourrait être intéressant et qu’elle pourrait bien avoir des trucs à raconter demain à la cantine.

 

Le beau-frère, donc, a repéré un gars en blouse blanche, avec un stéthoscope autour du cou. Le stétho, c’est comme les galons sur la manche d’un uniforme, le signe qu’on a affaire à quelqu’un d’important. En général. Là, c’est un brancardier qui était allé récupérer le stétho que l’interne avait oublié en médecine et qui se l’est mis autour du cou pour faire son intéressant. Et il a gagné le gros lot parce que l’homme des bois l’a attrapé par la manche et, vu la taille des mains du gars, il va avoir du mal à s’en dépatouiller. Le bûcheron tire le branco vers la salle d’attente où l’autre gars est assis. Un peu pâlot, quand même, il regarde son beauf’ lui amener le brancardier comme un trophée de chasse. Autour de la chaise, une tache brunâtre commence à s’étaler. Du sang, pas de doute. Le brancardier vient de se rappeler qu’il a soudain des choses très importantes à faire ailleurs mais vu comme il est cramponné, il est cuit.

Alors les deux bûcherons expliquent, l’un après l’autre ou l’un en même temps que l’autre, que depuis ce matin, ils sont sur un affouage pas propre, avec de l’eau partout, mais avec du charme en quantité. Devant le regard hagard du docteur de circonstance, le beauf’ du beau-frère dit que dans ce coin de la forêt, il n’y a pas de chêne, rien que du charme à couper, mais que c’est aussi bon que le chêne et que ça sèche plus vite, et aussi que ça  goudronne presque pas en brûlant.

Bon, bref ; le ton de la voix a baissé d’un cran, et malgré les grands gestes des deux gars,  on sent qu’on est loin d’ouvrir la boîte à calottes. On n’aura pas besoin des psys, quoi. Mais comme le brancardier semble quand même proche de la panique, je reste pas loin, en surveillant du coin de l’œil. Il n’avait qu’à pas faire l’andouille avec son stétho ; qu’il assume un peu son port illégal de galons, ça lui fera les pieds.

Le beau-frère assis a quand même vraiment mauvaise mine, et la tache de sang continue de s’élargir sous la chaise. À ce rythme, dans cinq minutes, le gars n’aura plus beaucoup de carburant. Heureusement, une infirmière sort du sas, et voyant la tache au sol, elle s’approche. Je la rejoins, et les deux gars recommencent à raconter l’histoire de la coupe de bois pas facile et tout ça. Je demande :

— Que s’est-il passé pour que cet homme saigne ?

Et j’ai ma réponse. Ils travaillaient depuis le matin sur la coupe, et comme dit un des gars, «ça y allait fort !» ; un qui ébranchait et l’autre qui tronçonnait. Ils ont l’habitude de travailler ensemble depuis quinze ans, alors vous pensez. Mais avec la gadoue, ça glisse beaucoup, et en début d’après-midi, le beau-frère s’est fait attraper la jambe par la tronçonneuse, en ripant sur un tronc. Le beau-frère :

— Ah ben oui, des fois, on veut aller vite et pis on fait pô attention, forcément !

Oui, forcément. Bon, on va quand même regarder ça d’un peu plus près. On laisse le beau-frère valide en salle d’attente et on emporte l’autre dans un box libre. Du coup, le brancardier content d’être libéré du grappin dit qu’il va aller chercher de quoi nettoyer le sang. Retour au réel pour le docteur-à-stétho.

Dans le box, on fait vite car le gars est mou du genou. Sa tension n’est pas catastrophique mais on a vu mieux.

J’ai un mal de chien à retirer la botte qui est pleine de sang coagulé. Rien qu’en voyant l’entaille dans le caoutchouc, je me dis qu’il va y avoir de la suture avant pas longtemps. Le toubib arrive juste quand nous terminons le nettoyage de la plaie. La chaîne de la tronçonneuse s’est arrêtée à un poil de l’os. Cool, on a vu pire. On a posé la botte sur une alèse et je vois qu’un chiffon ensanglanté est resté dedans. Je vais questionner le bûcheron mais il me devance :

— «C’est le chiffon de la tronçonneuse. Quand on fait le plein d’huile de chaîne, des fois, ça coule à côté, alors il faut bien essuyer. Je l’ai mis dans ma botte pour arrêter le sang, sinon, j’aurais pas pu continuer à tronçonner et ça aurait retardé mon beau-frère».

L’accident est arrivé peu après le casse-croûte de midi et ils sont entrés aux urgences vers dix-sept heures. En gros, le gars est resté trois heures avec la jambe largement ouverte, à travailler, avec un chiffon dégoûtant en guise de pansement, jusqu’à ce que l’autre décide de le conduire à l’hôpital.

Pendant que le toubib et ma collègue suturent, recollent, réparent, je tente de comprendre comment un gars peut continuer à turbiner en saignant comme un porc, en s’inquiétant seulement de ne pas retarder son compagnon de chantier. Je m’étonne surtout qu’il n’ait même pas regardé si la plaie était importante.

— «Oh, c’est pô la première fois, ni la dernière fois que ça m’arrive ! S’il fallait s’arrêter à chaque fois qu’on se fait un bobo, on n’y arriverait pas».

J’objecte que le bobo en question, c’est quand même une chaîne de tronçonneuse qui l’a fait et que ça va demander quelques points de couture pour réparer les dégâts. Il est bien d’accord, mais il n’a pas que ça à faire, et d’ailleurs, ça l’arrangerait bien si on pouvait lui mettre un pansement pas trop épais, qu’il puisse remettre sa botte demain, parce que la coupe de bois, c’est pô la nuit qui va la faire. Il ajoute, comme s’il constatait une évidence à propos des tronçonneuses :

— «C’est vrai que c’est gourmand de viande, ces engins-là !»

 

Oui, on voit de tout, aux urgences, des grands blessés et des pleurnichards. Mais des fois, on rencontre aussi des gars rustiques. Vraiment très rustiques.

 

 

 

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