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Une histoire de rencontres ou une rencontre d’histoires

Une histoire de rencontres ou une rencontre d’histoires



Monique Bochirol – Florence Imbert

 

Je souhaitais, à travers ces quelques feuilles, vous offrir les histoires de ces rencontres qui ont jalonné et jalonnent encore mon parcours professionnel. Des histoires faites de quotidien, d’événements ordinaires, de grands riens. Des histoires qui, si elles n’avaient pas eu lieu, ne m’auraient pas faite telle que je suis maintenant et n’auraient donc pas permis que je sois avec vous aujourd’hui.

Comme toutes les histoires, celle-ci commence par : « Il était une fois », il y a quelques années de cela, ou peut-être était-ce hier, une grande maison plantée au milieu d’un parc ombragé de très vieux cèdres.

Autour du parc, un village, avec son arrêt de bus, son boulanger, sa banque, son bar à l’enseigne : « Chez Désirat » ; rien que le nom est déjà une tournée générale à lui tout seul ...

Désirat, désiré, désirera, désir…

Celui qui nous fonde tous, qui initie la rencontre dans le mystère et crée l’histoire.

Cette maison abrite de drôles de personnages, des femmes et des hommes un peu particuliers. On les appelle par un drôle de nom : handicapés mentaux. Mais eux ne le disent pas comme ça. Quand on leur demande comment ils s’appellent, ils se nomment forcément, drôlement, jugez plutôt, Bernard, Nicole, Antoine, Marie-Christine…

Autour de ces femmes, et de ces hommes, d’autres personnages, encore plus drôles et particuliers que les précédents, et que Bernard, Nicole, Antoine, Marie-Christine nomment clairement : mon « préférent »,mon « cicologue » (tu sais, celui qui demande des questions…  « Jacqueline, elle fait les courses et elle fait à manger, des fois c’est bon, des fois non » ; « Christophe, ben c’est mon sécateur, tu sais pas ça ! »… Haussement d’épaule hautain !

Mon « préférent », mon « cicologue », mon « sécateur », ma « maîtresse »… toutes ces transformations de mots qui, au-delà des difficultés d’articulation et de prononciation signifient aussi ce que j’offre à vivre et à revivre, signifient là où l’autre me positionne dans son parcours comme « sécateur », « maîtresse », ou « préférent ».

Le professionnel accepte ou non de s’aventurer et de participer à une histoire qui, au départ, n’est pas la sienne. La rencontre avec l’autre provoque une alchimie dont le devenir et la portée peuvent permettre « d’arriver à mieux souffrir ».

Depuis que je travaille avec des personnes déficientes intellectuelles et leurs familles, j’ai toujours été frappée par la manière qu’elles ont d’exprimer ce qu’elles vivent, par des mots, des attitudes, des actes.

J’ai, au fil de toutes ces années, collecté ces expressions, et je les ai conservées précieusement, comme ça, simplement.

Quand le thème du don a été retenu lors des dernières journées du Gerse, la collection de toutes ces expressions s’est imposée à moi comme étant des dons formidables qui avaient jalonné et construit mon parcours professionnel.

Il devenait évident pour moi de les retranscrire et de les partager avec vous.

A tout de rôle, le « préférent », le « sécateur », la « monitrice » et la « maîtresse » viennent travailler tous les jours, et même le dimanche et les jours fériés.

Toute jeune stagiaire de contact, autre drôle de personne un peu particulière (en voie de disparition aujourd’hui), et pas encore très bien formée, je venais, moi aussi travailler dans cette grande maison. C’est là que j’ai rencontré Bernard, Marie-Christine, Antoine, André, et bien d’autres !

Bernard, sur le pas de la porte de sa chambre, me tend son pied et me fait comprendre qu’il faut que je lui lace son soulier, car lui ne peut le faire à cause de ses bras qui vont dans tous les sens. Dans son attitude, un mélange de résignation et d’impatience, une obligation à attendre mon passage pour aller déjeuner.

Ah ! Cette dépendance de l’autre qui me permet, en tant que professionnel, de croire à une quelconque utilité… Tant que l’autonomie ne pointe pas le bout de son nez.

Que je sois rassurée, je sers à quelque chose et peut-être à quelqu’un.

Pour moi, une impression un peu bizarre de devoir aider un monsieur de cet âge à lacer sa chaussure, un renversement dans les rôles, une maldonne, un « mal-don », quelque part dans les cartes de la vie ! Et pourtant c’est possible.

Plus loin, le long du couloir, je frappe un petit coup à la porte de la chambre, comme pour dire « c’est l’heure » ! Et aussitôt l’infatigable mange-disque entre en action sur un air de Claude François, toujours le même, le volume au maximum. C’est Marie-Christine, qui me donne à comprendre qu’elle a compris le message

Donner, c’est reconnaître le langage de l’autre au-delà du sien, c’est lui offrir une compréhension décalée supportant sa différence, sa hors-norme, sa créativité.

C’était tous les matins, au réveil, une manière de se donner le bonjour, et aussi de m’aider à comprendre pourquoi tous les matins cette manière-là et pas une autre. Une inscription indispensable dans des rituels rassurants, permettant des repères dans le temps, dans les attitudes à avoir en fonction de qui venait toquer à la porte.

Parce qu’André ne supportait pas de se laver, il filait systématiquement dans sa chambre, s’enfermait à double tour et, pour être sûr d’être tranquille un moment de plus, scotchait l’encadrement de sa porte. Alors la négociation démarrait.

Donner, ce pourrait être entendre que le seul pouvoir de la fonction n’est pas autorité. Il n’est pas facile d’accueillir ce que l’autre nous offre, ce que l’autre nous donne. Mon offre d’aide ne prend sens que si elle est entendue aujourd’hui, demain ou parfois jamais. Donner n’a aucune valeur si, en face, il n’y a pas accueil de ce don.

C’était, le soir, une manière de me donner du temps pour aiguiser mes capacités de négociatrice, et me faire comprendre que mon pouvoir de professionnelle n’avait aucune valeur. André se posait en personnage caractériel certes, mais formateur, puisqu’au bout du compte, je devais le considérer en tant qu’individu doué d’expressions et revoir ma copie dont le sujet était : comment proposer à André d’aller se laver ?

Antoine revenait souvent de son travail avec un petit cadeau. Il demandait aux collègues quand je devais retravailler. Il se faisait beau chaque fois que prenais mon service le week end. Et Antoine s’est mis à pleurer le jour où j’ai apporté des dragées pour annoncer que je me mariais.

Autoriser l’autre à l’idée d’un espoir, d’une vie peut-être différente, c’est le rôle du professionnel qui s’offre en tant qu’être humain comme support, matière à fantasmer, à rêver. Cette place est la plus difficile à tenir, car elle fait appel à une profonde honnêteté pour pouvoir mener jusqu’à l’inacceptable ce qui peut devenir possible, mais toujours sans lui. Nous sommes des passeurs et nous nous devons de nous arrêter aux frontières du réel pour permettre enfin à l’autre de vivre avec ses aspirations dans la réalité.

C’était un chagrin d’amour, une révélation de sentiments forts, un don impossible à donner et à recevoir ! Mon don de dragées venait à l’encontre de cet amour d’Antoine. Il révélait une impossibilité de rencontre sur le terrain amoureux, il en signifiait l’interdit. Antoine interrogeait là les limites du travail éducatif dans ses différents domaines d’interventions. Il redonnait à chacun la place qu’il devait occuper.

Au fil des années, éducatrice spécialisée, toujours drôle de personne un peu moins particulière, et un peu mieux formée, dans d’autres maisons, ce sont Thomas, Jean-Luc, Thierry, Bertrand, Marine et leurs familles qui m’ont donné à découvrir qui ils pouvaient être et qui je pouvais être.

C’est Thomas qui m’annonçait qu’il désirait rentrer plus tard que l’heure prévue au règlement :

« Ma vie privée ne rentre pas dans le cadre de ton foyer.

Comment ça, mon foyer ? Mais Thomas, c’est Ton foyer. C’est moi quui mets le règlement en place et qui le fais appliquer, mais ce n’est pas pour autant Mon foyer ! 

Deux solutions :

Soit mon règlement ne va pas,

Soit Thomas ne va pas ! Logique

Et s’il y avait une troisième solution : celle d’adapter mon règlement à la vie privée de Thomas ? De l’associer en tenant compte de ce qu’il dit, de sa manière de voir les choses, de croire en ses capacités et de les mettre en valeur ?

Une manière aussi de l’inviter à entendre ce que les autres ont également à dire.

Jean-Luc descend les escaliers en courant, me fait des compliments sur ma jupe. Et pourtant, il est aveugle ! comment fait-il ?

Il a repéré le rythme des marches de l’escalier. Il écoute : le bruit du frottement d’un pantalon n’est pas le même que celui d’une jupe !

Fermez les yeux et écoutez !

Juste éprouver, ressentir, frémir, un moment, une minute, une seconde. Entrez dans son monde, traversez le miroir, telle Alice ; c’est risqué, c’est dangereux, mais vous n’êtes pas seuls.

Acceptez le don qu’il vous fait en remarquant votre habit, prenez le risque de le recevoir, de l’accueillir, en supportant de vous dévêtir juste le temps de cette expérience.

Bien-sûr, au début, ce n’est pas forcément évident ; c’est normal : ne vous découragez pas, continuez ! Vous allez y arriver. Prenez exemple sur Jean-Luc.

L’idée n’est pas de devenir aveugle, mais d’essayer, pour un temps, de se mettre dans la situation de ne rien voir. Tenter l’aventure, c’est accepter de se cogner aux meubles, d’avoir peur de se faire mal, de ne pas savoir si c’est à vous que l’on s’adresse dans une conversation, de dépendre de l’autre parce qu’au bout d’un moment, forcément, l’autre va devenir indispensable pour les gestes les plus insignifiants de la vie de tous les jours. Tentez l’aventure : cela ne vous coûtera pas grand-chose, quelques bleus tout au plus.

Thierry, amateur de brindilles qu’il tourne et retourne dans sa main, paisible, sympathique, est pourtant capable de terroriser la caissière du magasin, en la braquant avec un pistolet en plastique, qu’il vient de prendre dans le rayon, et dont il rêvait depuis longtemps.

Il était parti du foyer sans rien dire, sans argent, et plein d’initiatives !

La caissière reprenant ses esprits, évalue la situation, et sa perspicacité l’amène à la porte du foyer pour nous informer de l’attentat. Avec le directeur adjoint, nous intervenons tels des justiciers : la loi, c’est la loi. La situation est grave et nous sommes la loi aussi, à nos moments perdus….

Nous ne sommes pas loin du tribunal des « flagrants délires », quand Thierry, convoqué au bureau et, avant que nous ne disions quoi que ce soit, grand et magnanime − et pour cause, le décor est planté – vide pompeusement ses poches desquelles tombent… 20 centimes ! Il avait tout à fait l’intention de payer son pistolet, seulement avec un peu de retard !

Une envie de rire, et un sérieux à conserver pour être crédibles… Le sommes-nous vraiment ?

Thierry a toujours été un grand comédien et un metteur en scène hors scène ! Face à des juges « hors tribunal », nous sommes quittes !!

La vie serait-elle un long film dans lequel chacun jouerait son rôle ? Le scénario pourrait être dicté par la loi d’orientation de 1975 réformée, mis en scène par les institutions, décoré par les financeurs, et interprété par les nombreux acteurs que l’on accompagne. Certains quitteraient la scène avant la chute du rideau, d’autres continueraient de jouer en coulisses et nous donneraient à voir combien la frontière entre jeu et réalité est complexe à repérer. Ils nous offriraient un hors-temps de détente, où avec le plus grand sérieux, nous les remettrions sur la grande scène du monde ordinaire.

Pourtant, nôtre rôle de juges permet à Thierry de nous montrer qu’il a compris que son action n’est pas autorisée et que nous restons vigilants quant à ses débordements. Une manière de lui faire savoir qu’il peut compter sur nous

Bertrand, jeune garçon trisomique, me dit : « je passe mon temps à effacer l’image de mon handicap pour devenir un homme normal ». Pour cela, il s’est inscrit dans un club de musculation, et n’est pas loin de ressembler à son héros Schwarzenegger!!

Marine, elle aussi atteinte de trisomie, ne comprend pas pourquoi elle doit vivre en foyer ; elle veut se marier comme ses sœurs et avoir des enfants. Ses parents ne veulent pas. Elle profite d’un matin, au petit déjeuner, pour aborder la question. Un long moment à l’écouter, là, simplement.

La gomme à effacer les chromosomes en trop n’existe pas encore dans ce monde de technologie majeure ! Un jour, peut-être ! En attendant, la souffrance est là, bien présente. Que faire de cette trisomie, comment être avec Marine, avec Bertrand ? Et si nous en parlions de cette différence, si nous mettions des mots sur cet état ; je suis bien « bisomique », moi, et ça se voit tout autant ! La différence, c’est que ma « bisomie » fait partie de l’espèce dite « humaine » : alors, peut-on se reconnaître comme appartenant à cette même espèce? Y a-t-il un Petit Prince venant d’une autre planète ?

C’est cette question de l’appartenance à l’espèce humaine que posent Marine, Bertrand et bien d’autres. En font-ils partie ?

Même si nous sommes tous d’accord pour répondre « oui », nos comportements ne cessent de démontrer le contraire : « Oui, tu peux travailler ; non, tu ne peux pas gérer ton argent tout seul ; tu es sous tutelle ! » « Oui, tu peux avoir une copine ; non, tu ne dois pas avoir d’enfant… 

Quelle place leur reste-t-il ? Heureusement qu’ils sont là pour nous rappeler notre diversité, notre richesse et notre fragilité ; pour interroger aussi notre humilité face au hasard de la vie. Merci à vous de nous offrir ces questions philosophiques.

Bertrand, Marine et tous les autres ont ce don d’interroger, de remettre en cause, d’obliger l’autre à entendre avec d’autres oreilles, de voir avec d’autres yeux, et par ricochet, d’offrir des réponses différentes. Quel travail, mais quelle richesse 

La route continue, le temps passe, les maisons se succèdent et Françoise vient de mourir, dans sa chambre, entourée de ses compagnes de longue date. Noémie vient me demander si j’ai un chapelet pour entourer les mains de Françoise. Ce n’est pas tout à fait le genre d’outil que j’utilise régulièrement dans ma fonction de chef de service ; Noémie ne s’en inquiète pas pour autant et file dans sa chambre en chercher un. Dernier don de Noémie à Françoise, dans le respect d’une histoire religieuse commune. Cette histoire n’est pas la mienne, mais aujourd’hui, elle en fait un peu partie.

L’expérience de Noémie, sa connaissance des rites religieux lui permettent de se rendre utile dans cette situation et de prendre tout la place qui lui revient.

Je me sens tout à fait incapable de tenir cette place

C’est Sophie, en institution depuis l’âge de six ans, qui viendra entourer les épaules de Béatrice, jeune éducatrice en institution depuis peu, pour tenter de la consoler de décès d’Anne, et lui expliquer qu’elle peut pleurer, que ça fait du bien : « Faut pas s’inquiéter, Anne a enfin retrouvé ses parents, et là où elle est, elle est bien. 

 

Sophie console, trouve les mots ; Béatrice pleure. Silencieuse présence réconfortante à enseigner dans toutes les écoles. Mais est-ce possible de transmettre une expérience si longue, un chemin si escarpé ? Ce don de la présence est le plus complexe dans lequel le technicien de la relation est renvoyé à lui-même, à son humanité, à son incomplétude. Savoir écouter le silence de l’autre, chut, se taire, se retirer là où l’être supplante la parole

C’est Thibaut à qui je dois annoncer le décès de sa mère. J’ai travaillé la manière de m’y prendre, les mots que je dois employer ; je suis professionnelle, maintenant !

Malgré cela, ce moment est toujours un moment hors du temps, où ilsemble que tyout s’arrête, que l’ai se charge de particules impalpables, d’émotions que nous transportons en regard de notre histoire personnelle. J’appréhende ce moment ; quelle va être la réaction de Thibaut ; comment va-t-il manifester sa peine, que vais-je en faire, comment accueillir tout cela ?

Thibaut me déroute par sa manière calme et sereine d’apprendre la nouvelle, de la faire sienne. Et puis un grand silence. Bien-sûr, il a compris ce que je viens de lui dire ; il lui faut ce silence, et ma présence tout aussi silencieuse pour réaliser ce que signifie cette nouvelle. Maintenant, les mots sont inutiles

Avec Sophie, Thibaut, Noémie, ce sont encore des interrogations, des réflexions, qui me conduisent encore et encore à remettre en doute des pratiques institutionnelles, des pratiques d’accompagnement. A écouter, à être là sans être dans l’intrusion, simplement là

Qui suis-je, qui sont-ils donc ?

Peut-être simplement des êtres différents, avec des histoires différentes, porteurs de manières de réagir différentes, sans pour autant que certaines soient meilleures que d’autres. La norme ne peut avoir droit au chapitre sur cette scène de la vie.

Ce sont de nombreuses rencontres avec des familles, des mères souvent – espérance de vie oblige ! – qui me permettent aujourd’hui de comprendre autrement des parcours douloureux, des histoires de vies étonnantes, cette rage de vivre, malgré des épreuves importantes.

C’est parce que je voulais comprendre cette capacité à se battre que j’ai proposé à la Maman de Marthe de me raconter son histoire, si elle en était d’accord. Et c’est au cours d’une de ces rencontres qu’elle a osé m’avouer qu’à la naissance de sa fille, c’est une idée de meurtre qui lui est venue, plutôt que celle de câliner Marthe ! Et depuis plus de 50 ans, la monstruosité de cette idée la poursuivait.

L’histoire de cette mère n’est pas unique ; sa souffrance est celle de bon nombre de familles. L’arrivée d’un enfant différent ne permet pas aux parents de se reconnaître en lui, les sentiments les plus contradictoires les animent ; l’idée du meurtre ou la surprotection participent de cette incapacité à élaborer une pensée positive envers cet enfant. Il faudra du temps et beaucoup d’écoute pour essayer d’admettre l’inadmissible. Permettons à ces parents de ne plus attendre un demi-siècle pour nommer l’innommable.

La mère d’Alain, âgée de 90 ans, et devant se séparer de son fils, me disait : « c’est mon Trésor, je vous le confie ; je sais qu’il est fêlé, mais c’est mon Trésor ! »

Un trésor, c’est très précieux, on le garde jalousement par devers soi, on le bichonne, on le protège et on ne le confie surtout pas à des étrangers, de peur de le perdre ou qu’il s’abîme.

Quelle responsabilité devant l’ampleur de la tâche ! Quel don !

Et parce que cette dame semblait être presque prête à cette séparation, quand quelque temps après, elle me dit : »votre établissement, c’est l’enfer et le paradis : l’enfer parce qu’il faut que je me sépare de mon fils, mais le paradis parce que je sais que chez vous, il sera bien ! » ; mon inquiétude s’apaise quelque peu et, avec l’équipe, nous savons que nous n’avons pas « abîmé le trésor », et nous lui avons même permis « d’acquérir une petite personnalité » comme le dit sa mère ; nous pouvons poursuivre.

Le chemin reste long, et l’accompagnement de cette mère et de son fils toujours fragile. Là aussi, l’histoire n’est pas unique ; elle demande d’être prise en compte, d’être respectée parce que construite sur une ambivalence de sentiments, ancrée de longue date.

Je terminerai ces quelques histoires de rencontres par les mots de remerciement qu’une famille ma’ offerts lors de mon départ de l’institution dans laquelle était hébergée leur fille Evelyne.

Durant quatre années, nous avions eu de nombreux entretiens, pas toujours faciles parce qu’agressifs, soit à mon encontre, soit à l’encontre de l’équipe. Rien n’allait jamais comme il fallait ; nous étions les plus mauvais professionnels qui soient, et, quoi que nous fassions, ces parents trouvaient toujours à redire sur nos manières d’intervenir auprès d’Evelyne. En même temps, ils n’envisageaient pas de la retirer du foyer.

Il a fallu que je parte pour qu’enfin, un verre à la main, cette famille me dise : »avec votre départ, nous perdons notre mur des lamentations ! »

Mur de prières, de plaintes, de lamentations, lieu exutoire d’une souffrance telle, que se heurter à une réalité difficile à admettre. C’était découvrir que ce mur pouvait aussi retenir un terrain glissant et être le support à une construction future.

Les murs, les arcs-boutants, les plus belles cathédrales du monde les ont conservés. Ils sont visibles, intégrés à leur architecture et permettent aux flèches gothiques de se dresser encore et toujours vers le ciel.

Ces constructions offrent un autre point de vue à ceux qui se risquent à monter pas à pas, marche à marche au plus haut de l’édifice du don venu de l’autre.

C’est pourquoi ces histoires de rencontres ne cessent de nous nourrir et de nous enrichir.















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