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Mais qui va s'occuper des poules ?

Mais qui va s'occuper des poules ?

Claude Demateïs 

 

Depuis des années, Marius s'occupe de la basse-cour de la maison d’accueil spécialisée. Aujourd'hui, il part en vacances. Il attend le taxi sur le parking, tout excité de son départ imminent. Il en rajoute et dit vingt fois au revoir à qui passe près de lui. Tout à ses adieux, il n'entend pas une toute petite voix derrière lui qui dit «  Mais qui va s'occuper des poules ? ». Cette voix, c'est celle d’Aurélien. Aurélien, l'air toujours ailleurs, perché sur ses pieds bots. Des yeux dont la douceur du regard n'a d'égale que l’immensité du vide qu'ils semblent contempler.

On lui répond : « mais ce sont les éducateurs responsables du poulailler qui continueront le travail pendant les vacances de Marius». Aurélien ne dit plus rien ; son regard change à peine ; il tourne un peu sur lui-même et s'en va sur la pointe de ses chaussures orthopédiques. Il marche comme un oiseau qui saurait que ses ailes peuvent à tout moment l'affranchir de la pesanteur. Mais lui n'a pas d'ailes ; peut-être en rêve-t-il, quand il construit à longueur de journée ses oiseaux de papier. Il déchire, roule, plie le papier , de ce papier fragile dont on emballe les oranges. Des pattes longues et fines, des ailes aléatoires dont la surface dépend souvent de la quantité de papier disponible, des becs coniques que ses doigts malaxent et lissent de leur sueur. Combien de fois l'ai-je croisé avec ces oiseaux aux pattes prisonnières entre l'index et l'annulaire de sa main gauche ? L'oiseau devant son visage, comme un écran entre ses yeux et le monde, animé de son souffle qui donne vie aux ailes.

Production d'objets stéréotypés par des gestes stéréotypés de psychotique, dira-t-on... C'est certainement vrai, c'est en tous cas ce qui est écrit dans son dossier.. Il est aussi écrit dans son dossier qu'il crée de manière tout aussi stéréotypée des vaches en pâte à modeler... Pauvre, limité, absent au monde, seulement intéressé par les animaux dont il s'occupe d'ailleurs fort mal. Je me souviens du nombre de perruches ou de cochons d'inde qu'il a laissé crever de faim... Mais je me souviens aussi de son regard que je pouvais capter à travers les barreaux de la cage de l'animal qu'il tenait tout près de son visage... Combien de fois ai-je eu envie de le prendre en photo, avec ses yeux écarquillés et le sourire énigmatique qu'il semblait adresser à ses petits prisonniers... Il regardait le monde à travers ses animaux... Et faisait une dépression chaque fois que l'un d'eux crevait... Alors nous lui expliquions, très « éducativement » que, s'il voulait avoir des animaux, il fallait qu'il s'en occupe ; et son regard s'embrumait.... Un jour, nous nous sommes rendu compte que ça faisait plusieurs mois qu'Aurélien n'avait plus d'animal dans sa cage... Avions-nous oublié de les renouveler ou avions-nous manqué de temps ? Avions-nous surtout manqué d'attention ? Aurélien est si discret, il regarde avec la même concentration la cage inhabitée... Et quand il n'a plus la cage ou qu'on lui demande de ne pas regarder une cage vide (il faut être logique, quand même!), il reste des heures dans sa chambre à écouter en boucle une vieille cassette de « OUI OUI » qu'une gentille dame lui a offerte un jour, persuadée qu'elle était que ces aventures correspondaient à l'âge mental d'Aurélien !...

Mais quand même, « qui va s'occuper des poules ? »...

Il est donc bien là, Aurélien, avec ses gestes, son air éthéré, ses bestioles vraies ou fausses... Et aujourd'hui, il est tout dans sa question « qui va s'occuper des poules ? » Il sait bien que ce n'est pas lui : on lui a tellement dit qu'il ne savait pas le faire ! Il y va de temps en temps, quand un éducateur l'embarque dans son « activité poulailler ». Il suit le groupe docilement et obéit au doigt et à l’œil : « ramasse l’œuf, vide la mangeoire, mets du grain ! ». Tout ça avec un air distant qui dit assez que son esprit est ailleurs....

Mais où est-il, son esprit ? Qu'est-ce qui l'anime ? (au sens propre du terme qui signifie « mettre du souffle »). Qu'y a-t-il derrière ces yeux écarquillés ?

Quelle énigme ? Qu'en dire ?

Pouvoir dire quelque chose de l'énigme que nous pose celui que nous accompagnons, c'est d'abord faire un pas dans son monde, c'est s'affranchir un peu de l'étrangeté qui met les êtres à distance les uns des autres.

Ce qu'il y a d'étrange et de fascinant à la fois chez Aurélien, c'est son immense capacité à créer de l'émotion chez ceux qui le rencontrent. Ses oiseaux de papier et ses vaches d'argile en ont séduit plus d'un !!!

Je me souviens de ce conservateur de musée d'art moderne à qui Aurélien avait, encouragé et aidé par un de ses éducateurs, envoyé des photographies de ses vaches. Le conservateur avait répondu par une lettre mémorable dans laquelle il expliquait à quel point il avait été touché par ces photos de modelages rustiques mais pleins de force et de vie, et avait demandé s'il était possible qu’Aurélien lui fasse parvenir une de ses œuvres. Aurélien et son éducateur s'étaient exécutés. Il était question que le conservateur du musée fasse participer Aurélien à une exposition collective. L'exposition, pour diverses raisons, n'a pas pu se faire. Mais le conservateur a tenu à remercier Aurélien de son envoi en lui offrant un cadeau...

Petite histoire, petite tentative d'intégration, pensera-t-on... mais on mesure ici à quel point Aurélien possède cette capacité de troubler, d'émouvoir, cette manière d'être, propre aux artistes qui s’essaient à changer le monde en imprimant à la matière les émotions qui les habitent...

« Mais qui va s'occuper des poules ? »

Mais qui va s'occuper des vaches d'Aurélien ? Il a bien fallu que cet éducateur ait un jour l'idée que ces sculptures qui l'avaient touché lui, puissent aussi en toucher d'autres. Il a bien fallu qu'il s'imprègne suffisamment du mystère d'Aurélien pour pouvoir l'aider à élargir son monde. Il a surtout fallu qu'il estime que ce que faisait Aurélien de sa vie méritait qu'on s'y intéresse.

Accompagner Aurélien, ce serait alors , en partie, nous laisser imprégner de ce qu'il est, de ce qui émane de lui, et continuer d'avancer, profondément mus par ce qu’il dépose de lui en nous. Ce serait donc aller au-delà de ce que nous percevons habituellement de lui. C'est à dire ne pas nous contenter de l'Aurélien qui ne pose pas trop de problèmes et qu'on laisse facilement dans son coin quand on est occupé par tous les autres, ceux qui crient, ceux qui font n'importe quoi et qui requièrent tout notre temps et notre énergie. Peut-être, avant qu'il ne tire la sonnette d'alarme, comme il le fait parfois en arrêtant de manger, en déchirant ses habits et en s'isolant dans un silence total, pourrait-on lui tendre la main, lui tendre l'oreille. Il est si discret et si bien rôdé à la vie institutionnelle ; il fait partie des « autonomes », et donc, on le laisse à son autonomie !

Oui, mais « qui va s'occuper des poules ? » Sa question vient nous tirer par la manche. Car, au-delà de la réponse logique, informative et toute institutionnelle qui lui est faite, il faut sans doute se demander pourquoi lui qui parle si peu d'habitude vient-il saisir cette situation pour se manifester à nous. Perche tendue, bouteille à la mer, « mais qui va s'occuper de moi ? » ; « dans ce moment où Marius part en vacances, Marius qui s'occupe habituellement des poules dont je ne sais pas m'occuper... comment la vie va-t-elle continuer pour moi ? »... Tout petit signe que cette question, mais qui interroge profondément notre mission : « Qui me porte, qui me fait vivre ? Qui continue de me faire vivre quand les choses qui me tiennent s'interrompent ? »

Et nous sommes là au cœur de la problématique de l'accompagnement : comment faire que demain s'accroche à aujourd'hui en s'appuyant sur hier ? Comment aider Aurélien à se vivre « en continu » ; comment faire pour qu'un récit sur soi-même puisse exister, qu'une histoire singulière puisse inscrire ceux que nous accompagnons dans l'histoire élargie du monde des hommes ?

C'est peut-être ce qu'a tenté cet éducateur qui a mis Aurélien en contact avec le conservateur de musée d'art, c'est certainement aussi ce que font tous ceux qui récupèrent les papiers de soie dont on emballe les oranges pour qu'Aurélien en construise ses oiseaux : ils vont chercher, dans ce qu'Aurélien propose de lui-même, ce qui peut faire lien avec le monde. Et surtout ils parient sur la vie : c'est à dire qu'il s'appuient sur leur propre vie, sur leurs propres désirs pour faire en sorte qu'Aurélien, par ce qu'il est et ce qu'il crée, existe de plus en plus dans le regard des autres et, par là-même dans le regard qu'il porte sur lui-même.

Ainsi passe-t-on des constructions stéréotypées du psychotique, à un vecteur de vie et de communication... Ainsi, en tentant d'inscrire nos pas dans les pas de celui qui tourne en rond essayons-nous d'apprendre quelque chose de sa route... Ainsi, en approchant l'oreille de celui qui se mure dans le silence acceptons-nous peut-être de nous tenir près de lui au bord de l'abîme qui le terrorise....

Ainsi, le « souci de l'autre » s'élabore-t-il dans l'affût de ce que l'autre peut proposer de lui et se nourrit-il de la reconnaissance des moyens qu'il a mis en œuvre pour continuer d'exister... Se préoccuper de l'autre, c'est aussi en quelque sorte accepter que cet autre nous occupe... Qu'il nous occupe de sa question, et, par là-même, nous dérange...

A défaut de cet engagement, celui que nous devons accompagner ne sera que l'objet d'une prise en charge bien institutionnalisée visant à fournir le gîte et le couvert, assurer la sécurité, maintenir les acquis, prévenir les régressions... dans laquelle surtout il deviendra complètement sans intérêt de savoir qui va s'occuper des poules...

 

 

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