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21 ans d’expérience au Foyer de Lérine

21 ans d’expérience au Foyer de Lérine

Jean-Claude Thévenin

 

Après 21 ans passés à la Direction du Foyer de Lérine, annexe du CAT Denis Cordonnier à Dardilly, nous voudrions essayer de vous donner quelques flashs sur l'histoire du Foyer et des personnes handicapées qui y ont vécu et qui pour la plupart y vivent encore.

C'était en 1976 :

- Le Concorde réalise son premier vol commercial

- Le Parti Communiste abandonne la référence à «La Dictature du Prolétariat »

-  Guy Drut gagne le 110 mètres haies aux Jeux Olympiques de Montréal

-  Les étudiants manifestent contre la réforme universitaire

-  Le timbre est à 1 franc

-  Christian Ranucci est guillotiné

 

Le Foyer de Lérine ouvre ses portes entre février et juin 1976.

 

La première préoccupation a été l'embauche du personnel. Nous avons passé des annonces pour recruter des Educateurs Spécialisés ; le premier budget avait été prévu avec uniquement des Educateurs Spécialisés ce qui avait affolé la DASS à l'époque. On peut en sourire maintenant, car les deux seuls candidats qui se sont présentés étaient en formation et nous les avons retenus pour les embaucher à la fin de leurs études ...

 

Nous avons donc recruté des personnes motivées qui nous ont paru être aptes à prendre en charge des personnes handicapées mentales travaillant en CAT dans l'organisation que nous voulions mettre en place ( appartements de 6 personnes avec 2 "encadrants", chaque appartement autonome avec prise en charge de la vie matérielle et affective du groupe).

Ces personnes recrutées, aux âges différents, à l'expérience de la vie variable et souvent riche, se sont formées pour un certain nombre en cours d'emploi. Mais nos difficultés de recrutement ont continué, certaines écoles d'éducateurs étant hostiles à ce que des Educateurs Spécialisés, travaillent dans des établissements pour handicapés mentaux et, qui plus est, adultes.

La première évolution que l'on peut pointer au cours de ces vingt dernières années, a été l'évolution de la formation des Educateurs Spécialisés. Les écoles de formation en cours d'emploi n'ont pas eu le choix : rapidement, 50% de leurs étudiants travaillaient dans des établissements pour personnes adultes handicapées mentales ; celles en voie directe, ont mis plus de temps pour admettre l'indispensable besoin de formation pour prendre en charge des personnes handicapées mentales.

 Mais revenons à l'ouverture du Foyer Lérine en 1976. La plupart des personnes handicapées qui entraient au Foyer venaient directement de leur famille et donc immédiatement nous avons été confrontés à la question de la place de ces familles dans la vie du Foyer. Fallait-il la réglementer? Etre permissif ou intransigeant? Nous n'avons rien fait de tout cela, mais nous avons essayé d'adapter notre attitude à ce qui nous semblait être profitable à chacun, surtout à la relation « parents - personnes handicapées – foyer »

Beaucoup de parents avaient gardé leur enfant longtemps avec eux, avec de sentiments que l'on pourrait schématiser ainsi (en simplifiant beaucoup) : la souffrance d'avoir un enfant pas comme les autres ; la culpabilité de ce qui leur est arrivé (pourquoi moi ?) mais aussi la culpabilité de placer cet enfant, donc de ne pas se sentir capable de continuer de s'en occuper.

L'exemple de Maurice est significatif : sa maman a continué de lui mettre son couvert le soir et allait toujours "l'attendre" à l'arrêt du car de ramassage. Les visites de ses parents ont été un peu envahissantes pour le Foyer mais elles ont adouci la détresse de ces personnes dont la seule préoccupation était devenue ce fils handicapé. Nous avons aussi pris conscience que cette culpabilité des parents, nous pourrions l'augmenter si nous n'y prenions pas garde. En effet, nous avons souvent vu que pour les rassurer il suffisait de leur dire que tout allait bien et que leur enfant ne posait pas de problèmes. Mais leur dire cela, c'était aussi dire "voyez chez nous il se comporte bien, alors que vous, vous aviez des difficultés, vous êtes bien de mauvais parents". Et dire tout simplement "vous le connaissez, il n'est pas toujours facile, nous aussi, nous avons des difficultés" (sans compter que cela est souvent la réalité) permettrait d'établir des relations plus vraies entre nous.

Un certain nombre de parents des résidents de Lérine étaient des personnes âgées, qui pour certaines ne possédaient pas de moyens de locomotion. Compte tenu de l'éloignement du Foyer, nous avons été amené à faire quelques accompagnements dans certaines familles. Ces accompagnements ont continué, ont varié en fonction des difficultés de chacun, ont cessé pour certains et sont devenus nécessaires pour d'autres. Mais en dehors des côtés pratiques que cela représentait, ils sont devenus des lieux de rencontre, des points de repères, des moments où nous avons appris à nous connaître et à nous écouter et la confiance réciproque s'est petit à petit établie.

Pour quelques parents, des rencontres régulières ont été organisées afin que puissent éventuellement s'exprimer toutes ces souffrances, toutes ces angoisses sur l'avenir et bien sûr les préoccupations du présent. Mais les "conflits de chaussettes" étaient bien souvent, rapidement dépassés pour en venir à l'essentiel. Pourquoi ce handicap? Pourquoi moi? Pourquoi cette honte? Petit à petit les parents sont devenus partenaires de l'accompagnement et un début de relais s'est mis en place.

Et puis ces dernières années, les décès de parents (50 en 20 ans) nous ont rapprochés des frères et sœurs que quelquefois nous ne connaissions pas, et qui se sont révélés présents et fidèles. Cela ne les empêchait pas d'exprimer toutes les difficultés qu'ils ont vécues enfant, leur frère ou sœur prenant toute la place auprès des parents; et là encore, le fait d'exprimer ces souffrances toujours présentes, leur permettait de mieux vivre ce nouveau rôle de partenaire.

Ces nombreux contacts avec les familles nous ont permis de mieux comprendre chaque personne, en l’inscrivant dans une histoire familiale bien particulière marquée par un traumatisme épouvantable (beaucoup de parents parlent de coup de massue) dont les plaies ne se guérissent pas et dont les manifestations sont toujours vivantes. C'est la connaissance de cette histoire et de ses acteurs qui nous a permis petit à petit un accompagnement qui n'avait rien d'artificiel, extrêmement personnalisé, prenant en compte l'histoire de chacun ; et comme cet accompagnement, en ce qui nous concerne, a duré très longtemps, nous avons vécu ensemble des tas d'événements plus ou moins forts qui marquent la vie: mariage de frère ou de sœur, naissance de neveu, mort des parents et aussi maintenant, mariage des neveux et naissance de petits neveux! ...

Toutes ces actions concernant les familles n'avaient pas été programmées dans le projet initial, encore moins budgétées et n'étaient pas dans nos préoccupations premières dans l'organisation du Foyer. Ce ne sont que les circonstances de la vie et les relations que nous avons nouées qui nous ont entraîné cette forme d'accompagnement.

Bien sûr, tout cela s'est vécu en même temps et en s'entremêlant dans la vie du Foyer: le travail au CAT, les week-ends, les vacances, les fêtes etc. Ainsi par étapes, la prise de conscience du vieillissement des personnes et des problèmes· nouveaux que cela entraînait.

Les premières années, le travail au CAT était au centre de leur vie et il ne venait à l'idée de personne de remettre en question l'importance de ce travail. Même Antoinette qui, à plus de 60 ans, lorsqu'on lui suggérait de travailler moins, nous répondait invariablement en tapant du point sur la table "je veux travailler, je veux travailler, je veux travailler". Mais tout de même, un jour, nous avons pris conscience que d'envoyer certains de nos résidents, souvent en les bousculant, à 8H30 tous les matins au travail, n'était plus du tout adapté à leur réalité, d'âge, de handicaps surajoutés, et à leur "épanouissement par le travail".

Après réflexions et démarches nous avons, avec l'accord du Conseil Général de l'époque, transformé un des groupes du Foyer en "groupe des anciens" dont la caractéristique principale est que les personnes de ce groupe ne travaillent pas le matin. Elles prennent leur temps pour les toilettes, les petits déjeuners. Rapidement, les bienfaits se sont fait sentir. Ils continuaient d'aller au CAT l'après-midi.

Marius, le jour de ses 60 ans a décidé qu'il était à la retraite et qu'il n'irait plus travailler. Son autonomie étant suffisante, il a pu rester au Foyer toute la journée, s'ennuyant bien de temps en temps (mais certains retraités ne s'ennuient-ils pas? ... )

Antoinette, elle, continuait d'aller au CAT l'après-midi. Un hiver (elle avait plus de 65 ans) la neige l'a empêchée de se rendre au travail plusieurs après-midi de suite etelle a enfin pu apprécier de rester. Depuis, elle ne travaille plus.

Nous aurions pu aussi parler des vacances de nos résidents. Pour certains, le travail avait tellement d'importance qu'ils n'étaient pas très heureux de partir. Nicole qui ne voulait pas prendre de vacances, n'est partie que parce qu'on l'a obligée, en lui expliquant que les congés payés sont une loi. Quelques années plus tard, elle nous a réclamé une sixième semaine de vacances ...

Pour conclure, dans toutes les évolutions que nous voyons autour de nous, il en est deux qui nous font un peu peur:

... D'une part, dans nos établissements, il nous semble que la partie administrative et gestionnaire prend de plus en plus d'importance. Sans en nier la nécessité, nous nous demandons si nous ne perdons pas de vue l'essentiel de notre rôle auprès des personnes qui nous sont confiées, à savoir: leur sécurité, leur épanouissement, en un mot leur bien vivre malgré toutes leurs difficultés.

C'est au service de ce rôle que doit rester l'administration d'un établissement.

... D'autre part, le financement des prix de journée dans les différents établissements nous semble complètement pervers. En effet, pour les personnes handicapées qui travaillent en CAT, le prix de journée est payé par l'Etat, l'hébergement de ces mêmes personnes est payé par les Conseils Généraux, pour les personnes gravement handicapées, le prix de journée, dans les M.A.S. (Maison d'Accueil Spécialisé) est payé par la Sécurité Sociale. En conséquence, on s'aperçoit de plus en plus que l'important est de savoir qui va payer? Le Conseil Général renvoie sur l'Etat, qui renvoie sur la Sécurité Sociale, qui renvoie sur le Conseil Général !!! On ne se préoccupe plus du tout de savoir quels sont les besoins des personnes handicapées... alors qu'en réalité, c'est bien nous qui payons en tant que contribuables, c'est-à-dire en tant que citoyens. Paradoxalement, l'accueil et l'accompagnement des personnes handicapées mentales n'est-il pas de plus en plus considéré par les instances comme une prestation de luxe, dont le coût semble renvoyer dans l'ombre la prise en considération des modalités et des finalités en référence aux personnes ?

 

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