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Trouble-Fesses

 

 

Ça fait un bon mois qu’elle vient me voir chaque semaine, ponctuelle et assidue, en bonne maman qu’elle est. Pourtant, au départ, elle était venue juste pour un renseignement : comment faire pour ne pas étrangler sa fille alors qu’on en meurt d’envie ?

 

Oui, formulée comme ça, la question semblait un peu abrupte, mais très vite, on était passé à un discours moins catégorique. Rien de bien terrible, dans cette histoire ; juste ce qu’il est convenu d’appeler un conflit de générations. En d’autres termes, elle avait à la maison une adolescente dans la plus belle acception du terme : râleuse, irrespectueuse, boutonneuse et chiante. Le papa ayant opté pour une une neutralité toute helvétique dans le conflit mère-fille, c’est elle qui était en première ligne dans cette guérilla familiale, et devait donc supporter les «naaaan, maman, t’es vraiment trop nulle» et les réveils pâteux de sa progéniture les jours de lycée.

 

Bref, elle aurait bien aimé me confier sa gamine pour que je la remette dans le droit chemin des normes familiales ; mais outre qu’elle s’était vu opposer un refus catégorique à sa proposition de me consulter, elle avait eu droit à la contre-proposition ainsi formulée : «eh ben, à ton psy, t’as qu’à y aller toi-même». Ce qu’elle avait fait.

 

 

Donc, elle vient. À la maison, rien n’a vraiment changé et la guerre de tranchées fait toujours rage, la fille opposant un front buté et acnéïque à une mère excédée et à bout de nerfs. Alors forcément, dans les séances, la tonalité du discours varie peu et la thématique ne change pas. Chacune campant sur des positions bien assises, le conflit risque de s’enliser ou de déboucher sur un acting redoutable.

 

Je ne perçois pas chez cette femme d’éléments psychopathologiques qui pourraient faire craindre un exutoire violent à ce conflit mais quand même, je reste à l’affût d’un signe annonciateur du geste irréparable. On sait que certains ados ont un talent fou pour révéler des instincts meurtriers chez les adultes les plus peace and love.

 

J’écoute donc avec juste ce qu’il faut d’attention la plainte maternelle, pas plus intéressé que ça. Pro, quoi. Aujourd’hui, par exemple, c’est une baignoire pas nettoyée après usage qui a ouvert les hostilités entre mère et fille. Pas vraiment de quoi assassiner l’Archiduc d’Autriche mais le conflit a trouvé là une raison de reprendre vie et la gamine est partie pour l’école en claquant la porte… et en laissant la baignoire sale. Rien qui sollicite vraiment mon attention, fût-elle bienveillante, et je sais déjà que ce casus belli va, comme d’habitude, occuper tout le temps de la séance.

 

Du coin de l’oeil, je surveille la petite pendule sur mon bureau. Plus que quelques minutes et nous passerons à autre chose ; elle à sa baignoire sale et moi au patient suivant. Un bâillement irrépressible m’envahit et je décide d’écourter l’entretien. Oui, bon, que celui qui n’a jamais pêché me jette la première baignoire. Je l’arrête au moment où elle reprend sa respiration et je lui propose de nous revoir la semaine suivante, comme d’hab. Obéissante, elle se lève, sans pour autant cesser son bavardage. Je l’accompagne à la porte, et au moment où je lui serre la main, elle déclare que «un jour, ça va mal finir, cette histoire». Oui, me dis-je, un jour, l’adolescente sera devenue une femme et elle amènera son bébé à garder à une grand-mère ravie de cette corvée. Pas besoin d’en faire un drame, le temps se chargera de remettre de l’ordre familial dans tout ça.

 

Dire que pendant cette semaine, elle a occupé mes pensées serait mentir. C’est donc l’esprit serein que je vais la chercher dans la salle d’attente au jour et à l’heure de notre rendez-vous. Pourtant, au premier regard, je note quelque chose d’étrange dans son attitude ; comme une gêne inhabituelle. Elle semble empruntée, un peu hésitante dans sa façon de me tendre la main, comme lors de notre toute première rencontre. Je devais avoir cette tête-là quand lycéen, j’étais convoqué chez le proviseur pour une remontée de bretelles. C’est juste une impression mais on dirait bien qu’elle a quelque chose à se reprocher.

 

Nous nous installons dans mon cagibi de consultation, et effectivement, la machine à récriminations semble avoir du mal à démarrer. D’habitude, nous sommes à peine assis qu’elle commence le récit détaillé des batailles de la semaine ; des attaques et contre-attaques quotidiennes. Y’en a-t-il eu tellement qu’elle ne sait pas par laquelle commencer ? Je patiente un instant mais rien ne vient.

 

Son visage montre une gravité nouvelle et ses mains lissent machinalement sa jupe sur ses cuisses. Nous sommes loin de sa véhémence habituelle et ça m’intrigue. Je hausse un sourcil, juste pour l’inviter à mettre en route le récit des escarmouches de la semaine écoulée. Elle baisse les yeux vers ses genoux:

 

«Il s’est passé quelque chose».

 

La voix est beaucoup plus ténue que d’habitude, presque inaudible. C’est tellement peu coutumier chez elle, ce filet de voix, que je sursaute. Soudain, le film de notre séparation de la semaine passée repasse dans ma tête, son et image. Surtout le son, et je repense à ses derniers mots, au moment où je refermais la porte sur elle : «un jour, ça va mal finir». Brutalement, un serpent glacial se met à ramper entre mes omoplates et je réalise qu’elle a mis sa menace à exécution. Cette fois, elle a vraiment tué la gamine. Je me maudis de ne pas avoir pris au sérieux sa chronique d’une mort annoncée, et pour le coup, le film qui passe dans ma salle de projection privée devient chaotique. J’y vois la gosse noyée dans la baignoire sale, puis collée dans le panier à linge et enterrée dans le jardin, sous un massif de bégonias.

Mon visage doit être suffisamment décomposé pour qu’elle y lise le désarroi qui m’occupe car elle sourit un peu. Je reste interloqué de ce sourire si peu cohérent chez quelqu’un qui vient de trucider sa propre fille, mais elle vient à mon secours, bloquant net la projection de mon film d’épouvante :

 

«Je n’ai pas mis de culotte ce matin».

 

Je ne suis pas certain de ce que j’ai entendu. Ou plutôt si, mais mon esprit est encore tellement encombré d’images horribles que je ne parviens pas à enregistrer l’incongruité de son annonce. Puis peu à peu, le calme revient dans ma salle de cinéma privée : la fille sort du massif de bégonias, puis du panier à linge et enfin de la baignoire, et elle part pour l’école en fermant doucement la porte. J’ose presque penser qu’elle a dit «à ce soir» en quittant la maison familiale, à cheval sur un poney rose.

 

Le temps a dû lui sembler long, à la maman, pendant que mon film d’épouvante repassait à l’envers dans ma tête mais elle n’a pas bronché. Ignorante (heureusement !) de mes méandres cognitifs, elle doit s’imaginer que c’est l’effet de son annonce qui me vaut ce mutisme soudain. À cet instant, je dois avoir sur les lèvres le sourire le plus niais qu’on puisse imaginer car je n’en suis pas encore à «pas de culotte» mais juste à la fille qui fait un signe de la main en tournant le coin de la rue sur son scooter rose. Chaque chose en son temps ; pour l’instant, je récupère ; la mère, on verra plus tard.

 

Bon, revenons à notre culotte, ou plutôt à son absence. Je fais le gars qui en a vu d’autres, ce qui n’est d’ailleurs pas complètement faux. Dans une carrière d’infirmier, on trouve facilement quelques milliers de personnes qui ont retiré leur culotte pour offrir le quadrant supéro-externe d’une fesse à la piqûre. Seulement lorsqu’on doit piquer, on s’attend un peu à voir une fesse, forcément. Beaucoup plus que lorsqu’on est en train de penser au dépeçage d’une adolescente, fût-elle odieuse.

 

Bref, elle me raconte tranquillement la genèse de son expérience matinale, non sans un certain plaisir. Elle s’est aperçue en s’habillant, que culotte et soutien-gorge n’étaient pas coordonnés et elle se proposait d’en changer, puis elle a fait autre chose et l’heure de sa séance arrivant, elle est sortie en oubliant la culotte.

 

Je ne suis pas vraiment dupe de ce discours dont je sens qu’il m’est quand même un peu adressé. Les anges et les infirmiers n’ont pas de sexe, c’est connu, mais comme elle me donne du «Monsieur» à chacune de nos rencontres, je suis fondé à penser qu’elle a décidé que j’en étais un. Après la genèse vient le reste de l’histoire, la traversée de la ville avec l’impression que tous les regards étaient tournés vers elle, la crainte d’un coup de vent fripon. Le scénario est bien réglé et, s’il ne brille pas par son originalité, il a au moins le mérite d’être assez croustillant pour que mon attention passe de flottante à attentive.

 

La séance touche à sa fin et je me demande encore quelle place vient occuper cette aventure «oublieuse» quand je réalise que pour la première fois depuis que nous nous voyons, elle n’a pas parlé une seule fois de la gamine. Pas un mot, pas même un signe de ce qui faisait le plat de résistance de toutes nos rencontres jusqu’à ce jour. Pourtant, à moins qu’une fée bienveillante ne se soit penchée sur elles, je doute que leur conflit ait trouvé une solution.

 

Cette histoire montre au moins une chose : quelle que soit l’âpreté d’un conflit, ses méandres et ses fracas, on trouvera toujours son compte à prendre un peu de temps pour s’occuper de ses fesses, ne serait-ce qu’en leur offrant un peu de liberté.

 

 

 

 

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